Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Mittalurgie, le grand bond en avant ?

« Si aujourd’hui, un pays comme la France, la cinquième économie du monde, parle de nationalisation, quel bond en arrière ! », a déclaré récemment, dans Le Figaro (le 13/12/2012), Lakshmi Mittal, le patron et actionnaire majoritaire d’ArcelorMittal.

Je ne sais pas si la nationalisation temporaire des hauts-fourneaux de Florange aurait été une bonne chose. Je ne sais même pas s’il faut s’acharner à mettre sous perfusion une activité de fonderie qui semble difficile à maintenir dans nos pays développés tant la bataille est rude avec les pays à bas coût de main-d’œuvre. Bien sûr, il s’agit ici, comme à chaque fois, de sauver les emplois d’hommes et de femmes qui en ont besoin pour vivre et conserver leur dignité. L’argument humain est essentiel, mais l’histoire montre assez que ces sauvetages à grands frais sont finalement très souvent contre-productifs : l’argent dépensé à perte ne fait que retarder l’échéance et il eût été plus utile de l’investir dans la création d’activités nouvelles réellement créatrices d’emplois (s’il en existe encore). On peut aussi vouloir conserver sur son sol une industrie et un savoir-faire considérés comme stratégiques. Cela relève de choix politiques tout à fait valables et qu’un État reste en droit d’affirmer.

Leçons de modernité

Du point de vue strictement économique et court-termiste, et pour la bonne santé financière de son groupe, monsieur Mittal a peut-être raison d’éteindre ses hauts-fourneaux en empêchant qu’ils soient repris par quelqu’un d’autre, État ou privé, pour éviter toute concurrence (où l’on voit déjà que le magnat indien préfère certaines règles du capitalisme – la liberté d’entreprendre – à d’autres – la libre concurrence. Il n’aime pas le monopole étatique, mais n’a rien contre le monopole privé vers lequel il tend…).

Pour autant, cela lui donne-t-il le droit de jouer les indignés quant à une possible nationalisation d’une branche qu’il abandonne à son triste sort, non sans avoir promis, au moment du rachat d’Arcelor par une OPA hostile, en 2006, de conserver et même de développer toutes les activités du groupe français qui était alors le deuxième mondial ?

Lakshmi Mittal est-il si bien placé pour nous donner des leçons de modernité managériale et considérer la nationalisation comme un archaïsme d’un autre siècle ? Notons d’abord que, s’il fait semblant de nous passer de la pommade en parlant de la France comme la cinquième économie du monde, il n’en a, en réalité, rien à faire. Notre pays n’est qu’un petit espace de son terrain de jeu mondial et il ne se prive pas de rouler notre gouvernement dans la farine. A peine signé l’accord avec celui-ci, il annonce qu’il se retire du projet Ulcos, qui en faisait pourtant partie, et on découvre que sur les 180 millions d’euros d’investissement stratégique promis, 127 millions étaient en fait déjà programmés pour des opérations de maintenance.

Monarchie patronale

Les investissements stratégiques se réduisent donc à 53 millions d’euros, moins que ce que le milliardaire a dépensé en une seule journée (55 millions) pour le mariage de sa fille, en 2004, dans nos bons « vieux » châteaux de Vaux-le-Vicomte et de Versailles. Cela lui a sans doute permis de se prendre un instant pour le Roi Soleil et son surintendant des finances. Ce grand bond en arrière vers les riches heures de la monarchie française n’est-il pas un peu suranné et symbolique de la façon dont Mittal considère l’entreprise ? Comme Louis XIV et Nicolas Fouquet avaient tendance à estimer que la richesse du pays leur revenait de droit pour donner leurs somptueuses fêtes, on a l’impression qu’il pense, lui aussi, que la richesse de son groupe est entièrement à son service. Cette monarchie patronale est-elle bien moderne ?

Cela tient-il à l’activité ? Le modèle managérial de Lakshmi Mittal ressemble plus à celui des tout puissants « maîtres de forges » de la fin du XIXe siècle qu’à celui des entreprises numériques du XXIe siècle. Encore les maîtres de forges avaient-ils développé une organisation paternaliste qui atténuait la rudesse de leur exigence de rentabilité. Encore étaient-ils de vrais entrepreneurs industriels soucieux de développer leurs usines et leur production.

Le parcours du sémillant Tycoon indien est plutôt celui d’un prédateur que d’un créateur. Il a constitué le premier groupe mondial d’acier en rachetant à bas prix des entreprises sidérurgiques au bord de la faillite. Et s’il a su les redresser avec habileté, c’est en taillant chaque fois dans le vif, c’est-à-dire en réduisant le personnel et en licenciant les cadres et employés qui coûtaient cher pour les remplacer par un personnel moins qualifié et beaucoup moins bien payé. Est-ce ce genre d’aventurier industriel d’un autre siècle et qui ne roule que pour lui dont nous avons aujourd’hui besoin ? Partie de presque rien, sa fortune personnelle serait aujourd’hui de 30 milliards de dollars, la 6e mondiale. Grand bien lui fasse. Mais qu’on ne me demande pas d’admirer ce genre de réussite qui ne peut reposer que sur l’exploitation systématique des salariés, sur des pratiques grandement spéculatives, voire sur des opérations douteuses.

Capitalisme débridé

Le grand bond en avant que pense sans doute représenter Mittal est celui d’une idéologie ultralibérale et d’un capitalisme débridé qui ont fait depuis longtemps les preuves de leur échec et de leur inhumanité. Il est à peu près aussi moderne que celui que proposait Mao Tsé Toung dans son petit livre rouge et qui a mis la Chine à feu et à sang.

A tout prendre, je préfère le bond en arrière de nationalisations décidées pour des raisons pragmatiques et non idéologiques, si elles permettent, à un moment, de redonner un peu plus de sens et d’humanité à notre économie.

Claude-Jean Desvignes
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz