Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Le développement des hommes

Au moment de fêter la parution du 100e numéro du magazine Jeune Dirigeant, en ce mois de janvier 2012, petit retour sur le numéro 50, paru en avril 2002, numéro spécial sur le thème : « Construire une société de développement ». Nous reprenons ici l’éditorial de Louise Guerre, alors présidente nationale du CJD.

Nous sommes aujourd’hui encore dans une société de consommation ou plutôt de consumation, puisque, historiquement, le sens de second mot a interféré sur celui du premier. Autrement dit, dans une société qui se nomme elle-même société d’épuisement, d’utilisation destructrice des objets, de disparition des choses par l’usage qu’on en fait. A tel point, comme le fait remarquer Patrick Viveret[1], que la vache folle, les tempêtes, l’Erika, les accidents de la route, l’explosion de l’usine AZF sont des bénédictions pour notre produit intérieur brut : ces catastrophes sont comptabilisées comme des créations de richesses puisqu’il faut en effet en réparer les dégâts…

A cette folie consumériste, il est temps d’opposer une autre vision, plus contemporaine, celle d’une société de développement reposant sur la communication et investissant davantage dans l’immatériel, c’est-à-dire dans la culture, la réflexion, le savoir, la relation. Et l’on sait que, contrairement à ce qui se passe dans le domaine de la matière, il n’y a pas de perte dans l’échange ou l’utilisation des idées ou des informations, mais multiplication : plus on distribue, plus il y en a.

Il nous semble qu’à l’avenir, le progrès doit plus passer par le développement des personnes que par la croissance économique. Comment résoudre autrement la contradiction entre l’aspiration de chacun à donner plus de sens à sa vie et consacrer moins de temps au travail et le positionnement a priori des entreprises qui ne pensent qu’à l’augmentation exponentielle et immédiate de leurs CA, quel qu’en soit le coût humain et les conséquences environnementales ?

Préférer le qualitatif au quantitatif

Cette course effrénée aux profits maximum, ce productivisme à court terme ne sont en réalité plus possibles. Il n’y a pas de retour envisageable vers le mode de fonctionnement de la société industrielle. Il est parfois dérisoire, voire inquiétant, de constater que certains hommes politiques, en mal d’élection, rêvent encore de Stakhanov en prétendant qu’il va tous nous falloir retravailler beaucoup plus pour assurer la croissance du pays, comme un seul homme derrière son chef… Staline doit rigoler dans sa tombe.

Raisonner en termes de développement plutôt que de croissance, c’est justement ce qui permet de ne pas se focaliser sur le nombre de tonnes de charbon extraites en une journée par l’ouvrier modèle, c’est préférer le qualitatif au quantitatif. Ainsi, pour nous chefs d’entreprise, la notion de développement durable doit devenir un véritable mode de pensée grâce auquel nous serons capables d’intégrer les effets à long terme des décisions que nous prenons sur le court terme, au quotidien.

De même, le choix d’entrer dans une société de développement demande que nous passions clairement de la notion de masse à celle d’individu. Consommation de masse, masse salariale, produit national brut constituent des représentations… brutes, lourdes et dépassées de notre réalité. Ce sont des moyennes qui ne rendent compte ni des inégalités qui se creusent, ni des besoins de chacun. La mesure de la richesse globale d’un pays ne dit rien des poches de grande pauvreté qui y subsistent, ou du non-accès au marché de l’emploi de 10% de la population active. Dans nos entreprises mêmes, le 1% de formation (ou plus) que nous déclarons ne bénéficie pas de la même manière à tous le monde. Nos collaborateurs ne veulent plus être traités comme des statistiques et il devient nécessaire de définir des critères d’évaluation plus finement axés sur les besoins et les attentes de chacun.

C’est de cette manière que l’on pourra transformer la performance collective de l’entreprise : son efficacité ne sera plus le résultat d’une addition d’éléments interchangeables mais la résultante d’interactions multiples entre les personnes qui la composent.

L’ambition de la liberté et du bonheur

Parier sur le développement des hommes, c’est aussi miser sur ceux qui garantissent l’avenir. Or, l’étude sur les retraites, publiée par notre mouvement en février dernier[2], a montré combien notre société vieillissante avait du mal à offrir une place aux plus jeunes. Il est urgent de mieux les écouter, les accompagner et les intégrer, car ce sont essentiellement eux qui sont porteurs d’innovation et capables de faire évoluer les mentalités, les organisations et les structures.

Enfin, se développer humainement, c’est pouvoir passer plus de temps à réfléchir sur soi, sur les autres, à se cultiver, à acquérir des connaissances, à donner du sens à sa vie. Une société de développement est une société où l’apprentissage est une valeur centrale parce que lui seul permet que chacun s’épanouisse réellement, profondément.

Osons l’affirmer encore, car c’est la conviction de base du CJD, une société développée doit avoir pour ambition finale de permettre à chacun de vivre dans la liberté et le bonheur et non pas de créer indéfiniment toujours plus de biens et de richesses. Aujourd’hui, la liberté et le bonheur de chacun sont trop souvent utilisés comme des variables d’ajustement pour la croissance des entreprises. Essayons de faire en sorte que, de plus en plus, l’économie soit une variable d’ajustement utilisée au profit de notre liberté et de notre bonheur. C’est le sens de notre performance.



[1] Dans son rapport de mission sur « les nouveaux facteurs de richesses », remis au secrétaire d’État à l’Économie solidaire (2002).

[2] « Retraites, la vie devant soi », étude conduite par la Délégation nationale retraites du CJD, février 2002, et reprise dans l’ouvrage Vers un libéralisme responsable, CJD, Éditions d’Organisation, 2004.

Louise Guerre (2002)
Le 4-01-2013
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