Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

La molle dépression

On a appelé la fameuse crise économique de 1929 « La Grande Dépression ». La dépression dont il s’agissait, dans cette expression, était essentiellement une immense dépression économique. La Bourse américaine, par exemple, perd plus de 90 % de sa valeur en 3 ans tandis que le système bancaire s’effondre et que le chômage atteint rapidement près du quart de la population active. Et le reste du monde a été aspiré par cette spirale infernale qui a abouti à la Seconde Guerre mondiale.

Rien de tout cela, heureusement, ne s’est (encore) produit dans la crise que nous traversons depuis 2007. En France, la Bourse s’est déjà relevée de sa chute, les banques sont redevenues prospères (largement sur le dos des contribuables) et si le chômage est préoccupant, il reste dans des proportions supportables (même si, individuellement, le chômage est souvent une situation insupportable). Les défections d’entreprises augmentent, mais pas de manière exponentielle. La croissance est atone, sans plonger dans les abîmes.

Cahin-caha, nous traversons ce chaos sans trop souffrir. Globalement, tout au moins, car certains de nos concitoyens, les plus faibles, les plus démunis peinent plus que d’autres, notamment ceux qui vont chercher ailleurs les paradis (fiscaux) perdus. Mais même ces plus pauvres bénéficient des amortisseurs de la crise qui n’existaient pas il y a un siècle. Leur gêne n’a rien à voir avec la misère qui s’était alors installée.

Autodénigrement

Certains prétendent que nous n’avons pas encore touché le fond et que le pire est à venir. D’autres, que nous voyons le bout du tunnel. Personnellement, je n’en sais rien et je me garderai bien de telles prédictions. On peut tout aussi bien considérer que le verre est à moitié vide et que nous tirons nos dernières cartouches, ou qu’il est encore à moitié plein et que nous sommes loin d’avoir épuisé nos ressources.

Chef d’entreprise, je suis plutôt d’un naturel optimiste et je préfère regarder les indicateurs positifs. La France reste la cinquième ou sixième puissance économique mondiale alors que nous représentons moins de 1 % de la population de la planète. Et nous faisons partie de l’Union Européenne qui est, elle la première zone économique du monde.

Il suffit de voyager un peu au-delà de nos frontières européennes pour voir combien nous sommes et restons privilégiés. Santé, écoles, culture, transports, nourriture, technologies, retraite, vacances : nous avons tout quand les deux tiers de l’humanité n’ont encore presque rien. Certes, cela pourrait être « encore mieux ». Certes, ce n’est pas parce que les autres n’ont pas grand-chose que nous devons tout perdre. Mais, au moins, arrêtons de nous plaindre. Reconnaissons que la situation n’est pas si catastrophique, que nous avons, plus que d’autres, qui pourtant ne désespèrent pas, des raisons d’espérer. Regardons nos atouts, plutôt que de nous focaliser sur nos faiblesses, cessons de nous autodénigrer, et avançons.

Défiance

Ce qui pourrait entamer aujourd’hui mon incoercible optimisme d’entrepreneur, ce n’est pas la déprime économique, ennemi identifiable qui peut se combattre frontalement et rationnellement, c’est la molle dépression psychologique qui s’est emparée de notre pays, qui s’insinue partout et dont on ne voit pas le remède. Nous semblons ne plus croire à rien, ne plus avoir envie de rien. Nous voulons que ça change, mais tout changement nous pèse et nous le refusons. Nous jugeons que tout marche mal, que tout va à vau-l’eau, mais nous ne sommes pas prêts à faire les efforts pour que ça aille mieux. Nous nous étripons sur le départ des riches, mais nous ne voyons pas que beaucoup de jeunes, qui ne sont pas riches, ne pensent qu’à aller chercher fortune ailleurs. Nous laissons partir nos meilleurs cerveaux qui ne trouvent pas le moyen de s’exprimer dans notre société étouffante où l’ancienneté continue de primer sur la compétence et l’intelligence, où l’initiative dérange les habitudes et les statuts. Nous fermons la porte aux cerveaux et aux énergies étrangers, parce qu’ils sont étrangers. Nous sommes sur la défensive, nous nous replions sur nous-mêmes, pas loin de sombrer dans la paranoïa : le monde entier nous veut du mal et les autres fondent sur nous comme des prédateurs. Nous ne faisons plus confiance à personne et nous nous défions même de nos voisins.

Symptômes

Autant de comportements symptomatiques qui montrent que notre dépression, en ce début de XXIe siècle, est moins économique que psychologique, voire sociologique. Car c’est collectivement que nous ne semblons plus croire en nous-mêmes et que nous cultivons l’autodépréciation.

Pour moi c’est là que réside notre vrai problème, plutôt que dans une dette qui, après tout, correspond à moins de la moitié de notre épargne globale ; ou dans une croissance faible qui est quand même en moyenne de 2,5 % par an depuis 30 ans (soit un doublement du PIB : nous sommes deux fois plus riches qu’en 1980).

Sortir de cette dépression sociétale insidieuse pour retrouver le goût de l’avenir sera sans doute le plus long et le plus difficile. C’est à cette tâche qu’il faut s’atteler sans délai.

Claude-Jean Desvignes
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