Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


La famille : une valeur refuge à l’incertitude

Dirigeant s’intéresse aussi aux questions de société. En janvier 2003 (n° 53), par exemple, nous avons publié cet entretien avec Irène Théry, sociologue du droit, spécialiste de la famille et de la vie privée, sur les évolutions de la famille et du mariage. A 10 ans d’intervalle, il fait écho au débat actuel sur le « mariage pour tous ». Précisons qu’Irène Théry s’y déclare aujourd’hui totalement favorable.

Dirigeant : Publié en 1993, réédité en 1996, votre livre Le démariage est sorti en poche aux éditions Odile Jacob (2001). Comment expliquez-vous ce succès ?

Irène Théry : L’intérêt pour ce livre s’explique sans doute par le fait que les individus ressentent les changements intervenus dans la société et se posent des questions nouvelles. Ces mutations qui concernent la famille, les rôles familiaux, les rapports de sexes, de génération, ne bouleversent pas l’ensemble de la vie, mais ils intriguent, d’autant que nous ne disposons encore d’aucune explication commune.

D. : Pourquoi le “ démariage ” ? Que signifie ce terme ?

I. T. : Le démariage se traduit dans les années 1970 par moins de mariages et plus de divorces mais le fait majeur est surtout que le mariage entre dans les consciences privées. Se marier ou ne pas se marier, rester mariés ou se séparer, devient à ce moment une question de conscience personnelle. Surgit alors, à partir des années 80-90, tout un ensemble d’interrogations et en particulier celle du lien de l’enfant à ses deux parents quand ceux-ci ne forment pas un couple légitime. La réforme de 1993 fait progresser les choses en énonçant le principe d’autorité parentale conjointe dans le cas du divorce. Jusque-là, la “ fatalité ” voulait que lorsqu’un couple se sépare, l’enfant ait un parent principal et un parent en pointillé, le père le plus souvent. Les réformes les plus récentes tendent à intégrer cette nouvelle donne du démariage : elles imposent le principe de permanence du lien de filiation dans un contexte de précarité du couple.

D. : Quels sont les changements dans la société des années 70 qui président au démariage ?

I. T. : La dynamique sociale à l’œuvre, me semble-t-il, est celle de l’égalité des sexes. Dans la période antérieure où l’on considère que le mariage doit durer quoiqu’il arrive, le présupposé implicite est que la voix du mari l’emporte sur celle de l’épouse, en cas de désaccord. Ce que le droit traduit par la puissance maritale. À partir du moment où les femmes deviennent des sujets à part entière, des interlocutrices dans la vie privée, ce n’est plus l’horizon d’indissolubilité qui confère de la valeur au mariage. Au contraire, la valeur de cette union longue réside dans ce qu’elle ne dure pas à n’importe quel prix. Une constante malgré le démariage est que les gens aspirent toujours autant à une vie commune. Ce rêve de vieillir ensemble reste très fort mais si cette vie commune n’est plus que la caricature d’elle-même ou si elle se vide de toute substance, il devient légitime d’y mettre fin.

D. : Qu’incarne aujourd’hui le mariage puisqu’il semble qu’on se marie encore beaucoup ?

I. T. : Paradoxalement, le démariage a donné une valeur nouvelle au mariage. Mais le paradoxe n’est qu’apparent. D’une part, le mariage a largement perdu son image traditionnelle. Tout le monde sait bien aujourd’hui que l’on ne se marie pas nécessairement pour la vie. Personne n’est enfermé dans un statut qui l’oblige à la réussite. Les gens qui se marient sont aussi modernes que les autres, les femmes travaillent autant que celles qui sont en union libre… Le mariage retrouve donc un peu son image romantique qui était effacée par les représentations du mariage comme un devoir social.

D’autre part, la deuxième raison qui me paraît importante est que les jeunes générations sont séduites par la nouveauté que représente le mariage aujourd’hui. Dans notre société où les jeunes vivent une vie affective et sexuelle avec l’accord des parents, les relations se succédant les unes aux autres, se pose la question de savoir comment signifier qu’on a le sentiment d’avoir rencontré “ l’homme de sa vie ”, “ la femme de sa vie ”. Le mariage retrouve à ce moment-là une certaine valeur, la cérémonie des noces marquant la rupture avec les “ relations ” précédentes. On assiste à une hausse des mariages en blanc, avec tout le décorum, les amis, la famille, le traiteur, qui participent d’un retour au rituel, très frappant dans la société actuelle.

D. :Malgré le divorce, la monoparentalité, les familles recomposées, la valeur de la famille n’est en rien abîmée. Comment l’expliquez-vous ?

I. T. : C’est vrai, la valeur familiale n’est absolument pas atteinte. On a parlé de crise de la famille quand on a constaté la baisse de la fécondité et des mariages, et l’augmentation des divorces. En fait, c’est un certain modèle de vie familiale qui était en crise : la famille légitime contre les bâtards ou les filles-mères, l’entité assez hiérarchique sous l’autorité du père de famille. Nos contemporains placent très haut la famille dans l’échelle des valeurs. Pour les nouvelles générations, elle arrive même en tête. La famille a regagné, ce qui est paradoxal, une certaine authenticité. C’est aussi parce que c’est une valeur refuge, c’est l’endroit où il y a un “ nous ”.

Ce qui ne veut pas dire pour autant que je sous-estime les difficultés du divorce car celui-ci ne se banalise pas. Il est vécu comme une crise de l’identité la plus profonde. Mais on peut avoir une vision dynamique des choses ; cette crise du divorce n’entraîne pas nécessairement la fin de la famille, des relations parents-enfants. Cela dédramatise beaucoup. Les recompositions familiales, les familles monoparentales, font partie du paysage familial.

D. : Certains auteurs ont suggéré que la perte d’idéal de notre société serait due notamment au divorce. Qu’en pensez-vous ?

I. T. : Je crois que le divorce reste toujours vécu comme un échec, mais que son développement est la contrepartie des exigences que l’on a vis-à-vis du mariage. Dans les contes de fées, la dernière phrase était “ Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ”, ce qui veut dire que toute l’histoire romanesque, amoureuse avait lieu avant le mariage. Le mariage marquait la fin de l’aventure relationnelle du couple parce qu’on était “ casé ”. Aujourd’hui, on n’imagine pas qu’un mariage soit la fin de l’histoire. On veut que le mariage continue. Il existe à ce propos un livre très intéressant du philosophe américain Stanley Cavell, À la recherche du bonheur, Hollywood ou la Comédie du remariage. C’est une très belle réflexion sur le mariage moderne, à travers sept grands films des années 30-40, quand se met en place un nouveau rêve collectif qui se démocratisera seulement dans les années 70, au moment où les mœurs changent. Stanley Cavell montre que l’idéal du mariage n’est plus “ Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ” mais “ Ils se marièrent et se remarièrent et se remarièrent ” (ensemble !).

Ce qui veut dire que dans un monde égalitaire, l’aventure du couple non seulement ne finit pas avec le mariage mais connaît nécessairement des moments difficiles, qui sont partie intégrante de cet apprentissage de soi et de l’autre. L’idéal de nos contemporains n’est pas d’éviter les difficultés mais que celles-ci permettent de resceller l’union sur des bases nouvelles, en progressant dans leur relation. C’est l’idée d’un éternel remariage. On a longtemps pensé que l’idéal était de rester dans l’intensité de la première rencontre. Dans cette perception, le mariage ne peut qu’être un déclin.

D. : C’est celle de Francesco Alberoni*…

I. T. : Oui, et c’est une vision très pessimiste, qui prétend que le couple n’a rien à gagner au temps qui passe sinon un affaiblissement de la passion initiale. Or, Stanley Cavell pense que les gens se marient pour être des amants dans le temps ; il y a donc quelque chose à gagner au temps. Il parle aussi de l’art de la dispute dans le mariage : chacun d’entre nous a côtoyé ces vieux couples où chacun cultive une certaine distance humoristique et affectueuse par rapport au caractère de l’autre, et est capable d’en jouer pour affronter les petits différends. C’est une vision optimiste parce qu’après tout l’humour ne s’acquiert qu’avec le temps ! Roméo et Juliette ont tout pour eux sauf l’humour, ni cette espèce de complicité qui est à la jonction du désir et de l’amitié !

D. : En quoi les bouleversements de la famille, et notamment la fin de l’autorité paternelle, peuvent-ils se répercuter dans une entreprise familiale ?

I. T. : Bien que n’étant pas spécialiste des questions du travail, il y a forcément un impact sur l’entreprise familiale où la transmission qui se faisait autrefois naturellement de père en fils s’exerce aussi aujourd’hui de père en fille. Je suis frappée par la place qu’ont prise les femmes dans des entreprises typiquement familiales productrices de grands vins, par exemple. Le sexe du successeur n’est donc plus assuré, il y a certainement davantage de négociations à l’intérieur de la famille qu’avant.

J’observe aussi un phénomène assez commun aux évolutions du travail et à celles de la famille. Autrefois, le temps de la vie était sécurisé par un statut. Par exemple, après le temps de la jeunesse, le mariage sécurisait l’individu pour la vie. Le temps allait donc se dérouler avec ses impondérables mais on avait un statut fixe. Il inaugurait un statu quo avec tous les avantages en termes de sécurité, et les inconvénients aussi parce le statu quo existait même quand on était malheureux ! C’était vrai dans la famille, mais aussi dans l’entreprise où l’on entrait avec un statut, un statu quo, pour y rester à vie. Aujourd’hui, et c’est nouveau, la sécurité du temps ne passe plus par le statut et le statu quo que ce soit dans le domaine du travail ou dans la famille.

On est donc confronté à une forme d’incertitude comparable à la précarité, c’est-à-dire au fait que personne ne peut considérer qu’un emploi ou un mariage va durer toute la vie. Une question est commune à la réflexion sur le travail et à la réflexion sur la famille : “ comment sécuriser le changement ? ”. Il ne s’agit pas de revenir aux valeurs du passé qui prétendent que la seule valeur est le “ pas de changement ”. Car on voit bien aujourd’hui quelle valeur est accordée à un itinéraire professionnel riche et cohérent. Mais en même temps, trop d’insécurité empêche de construire cet itinéraire. Il y a un équilibre à trouver qui permette de ne plus vivre dans l’incertitude du lendemain, avec un horizon qui s’arrête à quelques mois. Une vie réussie est quand même celle qu’on a pu aussi projeter dans l’avenir.

La question de la peur de l’insécurité exprime de façon cruciale cette difficulté à expérimenter l’incertitude. Le défi que nous devons relever – chefs d’entreprise, syndicats, et nous tous citoyens – consiste à trouver des formes nouvelles, inédites, de sécurisation du changement. Qui permettent aux salariés, malgré la diversité de leur parcours, d’anticiper et de construire leur vie, de construire une maison, de projeter pour les études de leurs enfants… Pour le moment, cela reste à inventer.

Propos recueillis par Marlen Sauvage

*Sociologue italien, auteur de nombreux livres sur le couple dont Le choc amoureux, Pocket, 1993.

Irène Théry (2003)
Le 5-02-2013
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz