Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Mauvais cheval

Je suis cavalier depuis fort longtemps. Il m’est psychologiquement difficile de me nourrir de la bête qui a le courage de porter mes 85 kilos pour de longues et agréables promenades en forêt, voire pour des semaines de randonnées sur des terrains difficiles. J’ai donc décidé une fois pour toutes de ne jamais acheter de viande de cheval. Mais il m’est arrivé d’en manger, par politesse, invité chez des hôtes qui m’en offraient, comme j’ai aussi mangé du chameau, du crocodile, du serpent, du singe et même du lion…

J’ai ainsi dégusté du steak hippique sans haut-le-cœur et j’ai même trouvé cela plutôt bon, pas très loin du bœuf, en réalité, peut-être un peu plus sucré. Sans doute en ai-je aussi eu dans mon assiette quand j’étais enfant, puisque, riche en fer, cette viande était supposée bonne pour lutter contre l’anémie (bien plus que les épinards dont la teneur en fer est une idée marketing promue par Popeye). Bref, l’hippophagie involontaire ou contrainte ne m’a pas rendu malade et je n’aurais plus que du cheval à manger que je ne m’en priverais pas.

Hachis

C’est pourquoi j’ai du mal à comprendre la panique qui s’est emparée ces jours-ci de l’industrie agroalimentaire parce qu’on a découvert de la chair équine mélangée à des morceaux bovins dans des plats surgelés. On compare ce « scandale » à celui de la vache folle, à la fin des années 1990. Que je sache, il n’est pas ici question de viande avariée ou contaminée par un quelconque prion. S’il y a tromperie sur l’origine animale de la barbaque utilisée, il n’y a aucun risque sanitaire. La viande de cheval est tout à fait comestible. Rappelons que les Suisses, qui sont si propres sur eux, en sont très friands et en font de la fondue bourguignonne (!) et des saucisses.

Pourquoi donc retirer des rayonnages, à la hâte, tous les produits qui, de près ou de loin, pourraient contenir un peu de hachis chevalin. Pour une simple question d’étiquette erronée ? C’est faire insulte à la plus noble conquête de l’homme !

Des associations caritatives et autres épiceries solidaires ont demandé à récupérer toutes ces barquettes de lasagnes, parmentier et boulettes puisqu’elles sont totalement saines. Au jour où j’écris, je ne crois pas qu’elles aient eu gain de cause et on ne sait pas ce que sont devenus ces surgelés en péril.

On sent une gêne de la part des entreprises concernées. Elles ont peur qu’on prenne pour du mépris le fait de donner aux pauvres des produits déclassés ! Ça ne me paraît pourtant pas plus méprisant que de les laisser fouiller dans les poubelles des supermarchés pour récupérer des nourritures périmées, comme on le voit de plus en plus. Nourritures d’ailleurs consommables (qui n’a jamais mangé, chez soi, de yaourt ayant dépassé de quelques jours la date limite, sans pour autant attraper une gastro ?) et qu’il serait plus humain de leur distribuer directement.

Gâchis

Mais nous sommes ici dans le symbolique, pas dans le rationnel. C’est le donateur qui aurait « honte » de proposer des produits jugés impropres à la consommation (par rapport à des normes strictes et souvent restrictives), mais pas celui qui a du mal à manger à sa faim.

A cela s’ajoutent les ravages d’un principe de précaution mal compris et d’une obsession hygiéniste qui nous fait craindre le moindre microbe, ainsi que ce qu’on appelle désormais « le risque de réputation » qui tétanise les entreprises. A la moindre alerte, au moindre dysfonctionnement, on rappelle des milliers de voitures, on brûle des tonnes de jouets, on détruit des monceaux de nourriture…

Ce grand gâchis précautionneux, dans le domaine alimentaire, aboutit à ce que 30 % de la production agricole parte à la poubelle avant ou après être arrivée dans nos assiettes, largement de quoi nourrir le milliard de personnes qui, dans le monde, souffrent de la faim. Encore faudrait-il que la chaîne alimentaire soit organisée autrement et les ressources mieux réparties.

Car, évidemment, ce que révèle cette crise du cheval roumain (ça me rappelle que j’ai fait une très belle randonnée équestre dans ce pays, en Transylvanie, pays du comte Dracula, célèbre suceur de sang… Peut-être ai-je, sans le savoir, mangé un peu de ma propre monture en ingurgitant des cannellonis !), c’est la folie d’un système opaque qui, paradoxalement, multiplie les intermédiaires pour augmenter ses marges, en cherchant sans cesse à payer la matière première le moins cher possible.

On apprend ainsi que Findus sous-traite à Comigel, qui commande la bidoche à Spanghero qui lui-même se fournit chez un trader chypriote (donc quelqu’un qui spécule sur le prix des denrées alimentaires) qui, de son côté est abouché (si j’ose dire !) à un trader hollandais (idem) qui achète sa marchandise en Roumanie, sans doute à un grossiste qui négocie avec différents abattoirs où les éleveurs apportent leur bétail. Si, en aval, on ajoute les circuits de distribution, centrales d’achat, hypermarchés, il n’y a pas moins de 10 intermédiaires entre le producteur et le consommateur. On croit rêver. Et puisque tout le monde, dans cette chaîne de sous-traitance, veut gagner de l’argent en étranglant le maillon précédent, il n’est pas étonnant que le premier maillon soit conduit à tricher pour ne pas vendre à perte.

Enrichis

Là est le vrai scandale, le bon cheval de bataille à enfourcher. De la crise de la vache folle était sortie l’obligation de traçabilité. On voit bien comment, quelques années plus tard, celle-ci est bafouée, volontairement ou non, par les pratiques de l’industrie agroalimentaire qui, obsédée par le profit maximum et soumise à une pression concurrentielle sans limites, s’empêtre dans la complexité d’un système qu’elle ne maîtrise plus. Il est ahurissant, à cet égard, de voir la ligne de défense de ces entreprises : « on ne savait pas, c’est pas moi, c’est l’autre, on a été trompé ». Le principe même de traçabilité est quand même de savoir d’où vient la viande, à l’origine, et de surveiller les circuits, ou alors il n’a aucun sens. Qu’elles le veuillent ou non, ces entreprises sont en faute. Si elles n’ont pas les moyens de suivre les méandres de leurs commandes, elles n’ont qu’à s’approvisionner plus directement et moins loin.

On comprend, finalement, pourquoi elles s’empressent de retirer leurs produits incriminés de la vente. Par cette gesticulation, qui relève de la communication de crise, elles essaient de faire croire à leur bonne foi et de redorer leur image. Et cette perte passagère pèse bien moins sur leurs bénéfices que la remise à plat et le raccourcissement de leurs circuits d’approvisionnement et de leurs méthodes de fabrication. Car, acheter plus près, c’est-à-dire en France, en Allemagne, en Hollande, ce serait acheter plus cher et donc rogner sur les profits. Communication de crise, encore, certains groupes de distribution prétendent qu’ils vont « acheter français » pour leurs plats cuisinés. On attend de voir.

Le gouvernement, lui, veut renforcer la traçabilité et l’étiquetage. Mais à quoi sert de légiférer puisque tout le monde triche ? Aux États-Unis, on vient de l’apprendre, la moitié des poissons sont vendus sous de fausses étiquettes.

Une fois la crise passée, après avoir fait semblant de vouloir s’amender, comme les banques, les entreprises agroalimentaires reprendront leurs mauvaises habitudes et tout redeviendra aussi opaque qu’avant. Chacun continuera de contourner les règles pour maximiser sa rentabilité, au galop. Le destrier de l’argent ne sait pas se mettre au pas.

Claude-Jean Desvignes
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