Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Blanche neige et les routiers

Ainsi, il aura neigé cet hiver. Plus que de coutume, sans doute, et dans des zones géographiques d’habitude plutôt épargnées. Mais enfin, qu’il neige en hiver sur le sol français n’est pas une incongruité climatique. Cela aura pourtant suffi à déclencher des plans « ORSEC » en tous genres et donné l’occasion de reportages aux images-chocs sur les lieux de la « catastrophe », accompagnés de commentaires sentencieux prononcés sur un ton dramatique : « Ce pauvre camionneur est bloqué depuis 24 heures dans le froid glacial, sans autre nourriture qu’un maigre sandwich, apporté par la mairie voisine. Quand sera-t-il délivré des congères ? »

Et ledit camionneur de témoigner : « C’est incroyable ! Personne ne nous avait prévenus. On nous a laissé partir et maintenant on ne voit personne, pas la moindre saleuse ni déneigeuse. C’est un scandale. Que fait le gouvernement ? »

L’image montre alors une accumulation de plus de 200 poids lourds et véhicules divers enchâssés dans la neige. Il ne semble pas venir à l’idée de ce sympathique routier que c’est sa propre inconséquence et celle de ses collègues qui empêchent l’arrivée des engins de déneigement.

Irresponsabilité

Sur le fond de ce décor hivernal se révèlent les maux de notre société. L’irresponsabilité individuelle, d’abord. Ces chauffeurs ne se renseignent-ils pas sur la météo avant de prendre la route ? L’épisode neigeux avait été abondamment annoncé. Mais voilà que l’on reproche à Météo France de n’avoir pas clairement prévu la formation de congères ni d’avoir été suffisamment précise sur la hauteur de neige, comme si ces phénomènes météorologiques relevaient de la science exacte.

Aurait-il fallu leur interdire de circuler ? On voit déjà le tollé si les chutes de neige avaient été finalement moins importantes. Peu importe. Puisque cela s’est mal passé, c’est la faute de la météo, des services publics et du gouvernement, des autres. Mais pas de ceux, à les écouter, qui ont voulu passer coûte que coûte, malgré les alertes. Ils ne sont que les pauvres victimes de l’incompétence générale… A aucun moment, ils ne semblent penser qu’ils ont au moins une part de responsabilité dans ce qui leur arrive.

Urgence

A leur décharge, ce que l’on peut reconnaître, c’est qu’ils sont victimes, comme nous tous, de la dictature de l’urgence. Il faut aller vite, les clients ne peuvent pas attendre pour être livrés et, surtout, il faut toujours augmenter le nombre de rotations pour rentabiliser le camion. Un jour d’immobilisation, c’est de l’argent de perdu. Alors, on y va, on tente sa chance, on verra bien. Dans le transport, on préfère guérir que prévenir. Si ça passe, on aura gagné une journée, si ça casse, on fera marcher les assurances…

La grande machine industrielle doit tourner, quoi qu’il arrive, en ignorant les saisons. Nous n’imaginons pas devoir rester chez nous parce qu’il neige ou qu’il tempête. Ce qui était normal pour le paysan d’autrefois est devenu anormal pour nous. Rien ne doit s’arrêter, ni même ralentir, comme s’il en allait de notre survie. Plus que jamais, le temps, c’est de l’argent. Pas question, alors, de profiter du mauvais temps pour prendre un peu de bon temps au coin du feu. Nous sommes sous l’emprise du tout économique. On évalue d’ailleurs immédiatement le coût financier de ce type de blocage. Mais on ne devrait pas s’inquiéter, puisque les dépenses engagées par les catastrophes augmentent le PIB !

Fragilité

Les flocons, dans leur légèreté, éprouvent aussi notre croyance indéfectible en la pesante force de la technique. Comment se fait-il, pensons-nous secrètement, qu’il n’existe pas d’engins qui annihilent immédiatement la neige, voire qui l’empêchent de tomber ? Dans l’épisode de mars, la Normandie manquait certainement de saleuses, mais est-il bien raisonnable d’équiper cette région comme la Savoie, puisque, justement, les giboulées y sont beaucoup moins fréquentes ?

De toute façon, cela n’aurait vraisemblablement pas été suffisant pour éradiquer la neige. Nous ne voulons pas admettre que notre puissance technique reste fragile face aux puissances telluriques et météorologiques. Nous ne sommes pas devenus maîtres et possesseurs de la nature. En réalité, nos outils techniques sont prévus pour fonctionner dans un environnement naturel que nous voulons sans excès, à des températures moyennes, leur rendement idéal se situant entre 15 et 25 degrés. La nature n’a que faire des moyennes, ni de nous et de notre technique. Malgré nos efforts, elle continue de suivre son rythme et sa logique. Nous devrons nous y habituer.

Dénaturation

Par un effet paradoxal, plus les idées écologiques se diffusent dans nos esprits, plus nous nous éloignons de la réalité de la nature, plus elle nous devient abstraite. Sa théorisation permanente la déréalise. Nous nous préoccupons de la protéger en triant vaguement nos déchets, mais nous oublions de l’observer telle qu’elle est. Nous envisageons une probable montée des eaux océanes dans le siècle qui vient, mais nous restons surpris d’une banale tempête de neige aujourd’hui. Nous calculons toujours plus savamment ses évolutions possibles, mais nous ne la connaissons plus intimement. Nous n’avons plus désormais qu’une vision culturelle et économique de la nature. Nous nous sommes dénaturés.

Amis routiers, descendez de vos camions, roulez-vous dans la poudreuse, respirez l’air pur, regardez le magnifique paysage éphémère dessiné par celle que vous considérez à tort comme votre ennemie. Prenez le temps d’aimer la blanche neige et d’habiter la terre, au lieu de lui rouler en permanence sur le dos.

Claude-Jean Desvignes
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