Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


L'importance du sens des "mots"

Mohamed Kara : " Nommer, c’est normer"
« Les mots sont comme les abeilles : ils ont le miel et l'aiguillon». Ce proverbe suisse met en évidence la dualité des mots que l’on échange au quotidien. Pour mieux connaitre le poids de leurs paroles, les membres du CJD de Metz ont reçu dernièrement, Mohamed Kara, docteur en linguistique et maître de conférences à l’Université de Lorraine.

Patrons", "dirigeant", "entrepreneur", "salarié", "employé", "collaborateur"… La vie de ces termes courants à travers le temps, leur représentation, leur connotation façonnent nos idéologies. Mohamed Kara, jeune et brillant linguiste, maitre de conférence à l'université de Metz*, résume cela ainsi : « Nommer, c’est normer». D'où l'importance de bien choisir chaque terme que l'on emploie dans notre quotidien. Voici quelques éclairages étymologiques pour déambuler dans le monde du travail bien armé ... "verbalement":

Commençons par le "travail" qui vient de Tripalium. Dans la Rome antique, cela symbolisait un instrument de torture destiné à retenir les bœufs et chevaux récalcitrants. Au 12ème siècle, travailleur signifie « celui qui fait souffrir » et c’est à partir de 1562 qu’il prend la définition de « personne qui travaille ».

Le "patron", quant à lui, vient du latin Pater, le père de famille qui s’occupe de tout et a le double pouvoir de protéger et de réprimander. Au fil du temps, il va devenir celui qui commande et c’est au 19ème siècle qu’il prendra la signification d’employeur. En 1848, le politicien Cabet le désignera comme synonyme de capitaliste.

C’est également au 19ème siècle que le "client", troisième élément de cette trilogie économique, devient la personne qui achète alors qu’il représentait jusqu’alors "les petites gens qui se plaçaient sous les ordres et la protection du patron."

Le poids de l’idéologie

Avec le temps, le poids idéologique de certains termes devient lourd à porter. Le nom "patron" a même donné naissance au verbe "patrociner", soit, parler longuement et d'une façon importune pour persuader. Nul doute que cette connotation péjorative a conduit le CJP, centre des jeunes patrons, à devenir, en 1968, le CJD, centre des jeunes dirigeants ! Quant au principal syndicat des patrons, c’est en 1998 qu’il s’est mué de de Conseil national du patronat français (CNPF) en Mouvement des entreprises de France (Medef), appellation plus « politiquement correcte » selon certains mais surtout moins lourde à porter ! Mohamed Kara explique "Dirigeant est le terme le moins marqué péjorativement et entrepreneur est très valorisant. La combinaison des deux est l’idéal." Encore une fois, le CJD est anticipateur puisqu’il a créé Copernic, le parcours de formation des dirigeants-entrepreneurs !

Dans l’entreprise, on utilise les termes de "salarié", "d’employé" ou de "collaborateur". Littéralement, "l’employé" est celui qui a servi et se distingue de "l’ouvrier" par son lieu de travail : le bureau pour le premier, l’usine pour le second.

Le "salarié"est celui qui reçoit un salaire, une rémunération en échange d’un travail. Mais ce terme a également la particularité d’avoir une signification différente selon l’idéologie économique de celui qui l’utilise. Selon Karl Marx, un "salarié payé" n'est jamais qu'un "esclave rémunéré". En revanche, pour l'économie capitaliste, le "salarié" est un sujet de droit qui exerce des choix et dont le salaire est déterminé par l'équilibre entre l'offre et la demande.

Quant au "collaborateur", même si sa signification originelle pourrait le rendre positif (celui qui travaille avec), il a été rattrapé par l’histoire et seule l’utilisation du terme entier est acceptée.

Où sont les femmes ?

Force est de constater que depuis le début de cet article, on ne parle qu’au masculin. En l’an 1100, "femme" signifiait "compagne de l'homme unie par les liens du mariage" et le Robert de 2010 la définissait comme « un être humain capable de procréer". Quant au sens figuré, on dit qu’un homme fait la femme, lorsqu’il est oisif, sans énergie, sans courage. "Bref, souligne Mohamed Kara, la femme a une signification tellement négative, que féminiser une profession, c’est forcément la déprécier !"
Nous n’insisterons pas sur l’Académie française qui s’oppose à la féminisation des métiers et met en avant « la valeur collective et générique du genre masculin ». Tournons-nous plutôt vers le Québec qui incite à l’emploi des noms féminins pour rendre visible dans les textes la présence des femmes, et par là même, leur place dans la société.

Si la Révolution industrielle a façonné le vocabulaire courant de l’entreprise, le XXIème siècle doit accompagner la création d’une terminologie moins axée sur le poids du travail et tenant plus compte de sa féminisation. Souhaitons qu’Aragon ait enfin raison et que la femme soit l’avenir de l’homme et de ses paroles !

Mohamed kara est Docteur en linguistique, Maître de conférences à l’Université Auteur des « Tentations du repli communautaire », Paris, éditions L’Harmattan, 1997, Prix Biguet de l’Académie française (1998).

Nathalie Garroux
Le 4-04-2013
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