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Par propos recueillis par Jean-Louis Lemarchand

De l’“éthique” de la performance à la performance de l’éthique



Maintenant ou jamais ! Détournant le titre d’une chanson d’amour immortalisée par Elvis Presley, "Now or never", pour son dernier ouvrage, la consultante Edel Gött interpelle les dirigeants. En partant d’un constat : avec la dictature du court terme, le monde s’engage dans une impasse. L’heure a sonné de réagir et le salut viendra du dépassement de soi. Créatrice du concept du leadership éthique, Edel Gött prône l’alliance de l’humanisme et de la performance économique. La fondatrice en 1986 de Recherches & Evolution, conseil en formation de dirigeants, a mis au point avec Rina Marsot un cursus triennal, le master pour le développement d’un leadership éthique.

Dirigeant : Pourquoi est-ce « maintenant ou jamais » qu’il faut agir, pour reprendre le titre de votre dernier ouvrage ?

Edel Gött : Effectivement il est urgent d’agir. Nous sommes arrivés à un moment crucial de l’histoire. D’un côté, nous constatons une extraordinaire évolution sur le plan scientifique et technologique et de l’autre une profonde misère humaine. Autrement dit, la science et la technologie parviennent à des avancées qui sont très éloignées des besoins concrets des humains. Les incohérences et les difficultés vont grandissantes. Nous sommes engagés dans une dynamique de court terme.

D. : Et pour en sortir ?

E. G. : Il faut donc prendre conscience dans un premier temps, déployer une vision globale pour pouvoir agir et, dans un deuxième temps, se repositionner, prendre des décisions, faire des choix nouveaux et développer des stratégies innovantes. Si ces décisions sont basées sur le respect des besoins essentiels et universels de l’ensemble des humains sur la planète, alors il sera question de leadership éthique.

D. : Comment se caractérise le leader éthique ?

E. G. : Il prend du recul, envisage, sans œillères, toutes les conséquences de son action sur ses salariés, ses produits et ses services. Il prend évidemment en compte la qualité des impacts qu’il entraîne sur la société civile et sur la planète. Avoir un comportement éthique, cela implique d’observer les fondamentaux, la santé, l’accès à l’eau, à une alimentation saine autant dans les pays émergents que dans les pays riches, la sécurité, l’accès à la connaissance, le respect de l’individu, un équilibre de vie… Pour résumer, il intègre toutes les parties prenantes. Le premier objectif du leader éthique, c’est tout simplement d’apporter par son action professionnelle la meilleure contribution à l’humanité.

D. : Le leadership éthique peut-il s’apparenter à une forme de morale ?

E. G. : Pas du tout. La morale n’est pas un repère fiable dans la mesure où elle change avec les civilisations, avec les époques. L’éthique tient compte de données universelles, des besoins essentiels pour respecter et satisfaire tous les êtres humains sur la planète.


D. : Comment se met en place cette démarche ?

E. G. : C’est le savoir être qui est à la base. Comment est-ce que je fonctionne ? Qu’est ce que je ressens vraiment ? Voilà les questions de départ. Le leader éthique fait preuve d’une vraie intelligence globale, celle qui marie l’intelligence de la raison et l’intelligence du cœur. C’est une alliance de la réflexion et de l’affection (voir vidéo). Cette empathie, tout dirigeant devrait l’avoir en tout premier lieu, au risque de ne pouvoir évaluer réellement ce que ressentent les autres sur qui il produit des impacts. Ainsi se mettant en accord avec soi et les autres, peut-il atteindre la cohérence, ce qui suppose au préalable, de dépasser les tensions intérieures qui dominent dans le court terme, l’angoisse même.

D. : C’est une conception humaniste du chef d’entreprise que vous développez ?

E. G. : Le leadership éthique est construit sur la cohérence entre la logique et l’humain. Ce n’est pas contradictoire. Quand on parle de la logique financière ou boursière, on se trompe, ce n’est pas logique ! La logique doit être transcendante, valable pour tous, rassembler les besoins de tous sur la planète. Le leader classique cherche à récupérer le maximum de bénéfices dans un minimum de temps, situant ainsi l’entreprise dans un monde à part du reste de la planète, et créant des incohérences. Le leader éthique entend générer de la qualité en se basant sur l’humain. Il est logique, car il sait que s’il part sur le long terme, sans engendrer de contradictions, il va se développer. Au sein de l’entreprise, le leader éthique valorise le travail de ses collaborateurs, leur donne plus de responsabilités, il ne considère pas que « tout est normal ». Il libère les potentiels de chacun. Résultat : il aura des clients contents et de surcroît, il accèdera personnellement au plaisir de mener à bien son projet.



D. : Être un leader éthique, ce n’est donc pas antinomique de performances ?

E. G. : Au contraire. C’est la bonne base, car c’est un fonctionnement qui repose sur une vision à long terme et la cohérence réalisée. Quand on observe la cohérence, on n’a pas des retours aussi graves que ceux que l’on peut essuyer quand on rentre dans des contradictions. Si nous rendons à tout un chacun son potentiel, sa façon d’exister, cela suscite une richesse pour l’ensemble de l’économie. C’est une évidence. Mais aujourd’hui, beaucoup de dirigeants confondent stratégie et vision. Il faut d’abord projeter une vision représentant le plus haut niveau de qualité, et ensuite établir une stratégie pour réussir la concrétisation de la vision. Et non l’inverse comme le fait le leader classique !

D. : Compte tenu du climat social actuel en France et de la montée des tensions, assiste-t-on à une prise de conscience favorable au leadership éthique ?

E. G. : Depuis vingt ans, j’accompagne des dirigeants dans la mise en place d’un leadership éthique. Dans un premier temps, le leadership éthique était inconcevable. Il était si difficile de considérer que l’humain pouvait occuper la première place. La situation a changé. Aujourd’hui, plus d’un patron s’est senti en insécurité dans son entreprise. L’ensemble du tissu social a évolué vers plus d’ouverture, plus d’humanité. Mais il reste énormément à faire. Nous assistons en effet à deux réactions du dirigeant face aux tensions : soit il se ferme deux fois plus, soit il s’ouvre. Je dois relever que ce sont plutôt les jeunes dirigeants qui se montrent plus sensibles à cette nouvelle culture d’entreprise.

D. : Ce mode de management n’est-il pas plus facile à mettre en œuvre dans une PME ?

E. G. : C’est évidemment plus rapide à mettre en œuvre dans une petite entreprise. Nous avons aussi, chez les cadres ayant suivi notre Master pour le Développement d’un Leadership Éthique, des dirigeants qui ont créé leur propre entreprise, par exemple Kinomé, une société de consultants dédiée à la reforestation dans le monde entier, ou Living School qui favorise l’épanouissement des enfants. Ou encore, le dirigeant d’Interval, société d’exportation de produits alimentaires qui a créé une entreprise « sans stress » pour tous ses employés et a décidé de « ses mercredis » pour être plus près de ses enfants. Il accorde aussi à toutes les assistantes la possibilité d’effectuer des missions à l’étranger pour bien connaître les clients.

D. : Les grands groupes seraient donc exclus du leadership éthique ?

E. G. : En aucune façon. Tout est une question de discernement et de volonté. Il suffit que les dirigeants se repositionnent pour que tout devienne possible. C’est l’essentiel. A partir du moment où le dirigeant d’un grand groupe se repositionne vraiment, l’équipe dirigeante suit. Nous avons un exemple significatif avec un groupe pharmaceutique, Aventis, qui, sur le point d’arrêter toute activité en Afrique, dans une zone de quatorze pays, a, avec notre accompagnement, repositionné l’ensemble de sa politique dans un sens éthique et a pu repartir sur des bases saines et profitables (voir vidéo vidéo). Autant d’illustrations de cette approche globale qui constitue notre credo.

Now or Never, l’urgence d’agir. Edel Gött. Louise Courteau éditrice. 532 pages. 25 euros.www.recherches-et-evolution.com


Extraits

« Savoir faire et savoir être »

"Nos sociétés se sont précipitées pour se spécialiser dans le savoir-faire alors qu'elles ignorent à peu près tout d'un véritable savoir être. Pourtant le savoir être est la base de tout savoir-faire de qualité. Tout savoir-faire est le prolongement de notre façon d'être. C'est notre façon d'être qui conduit soit à l'épanouissement individuel et à notre capacité de contribution à l'évolution de l'humanité, soit à la souffrance des individus et à la destruction de l'humanité..." (p. 33)

« Changement des mentalités"

"Il est question de changer de mentalité. Il existe deux facteurs principaux qui pourront, si nous les intégrons, susciter un changement colossal. Le premier a trait à la prise de conscience de notre potentiel individuel. J'entends par prise de conscience un ressenti global de notre potentialité au point de développer l'envie d'agir et de réussir les projets qui nous tiennent à cœur (...). Le deuxième consiste à passer du sentiment de peur au sentiment d'affirmation et de solidarité. Au lieu de se mettre en compétition, de se protéger dans un monde hostile, (...) il faut développer une nouvelle mentalité qui prenne pour base le potentiel de création infini dont nous sommes tous détenteurs." (p.452)


Jeudi 29 Avril 2010
Mots-clefs : éthique, performance, parties prenantes, savoir être, leadership
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