Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


État et PME : un bric-à-brac incompréhensible

Pour ou contre l’intervention de l’État dans le financement des PME ? Interview croisée de Thomas Philippon, professeur d’économie à l’Université de New York et Jean-Marc Daniel, professeur à l’ESCP Europe et directeur de la revue Sociétal.


Dirigeant : L’intervention de l’État dans le financement des PME est-elle justifiée ?

Thomas Philippon : Oui. Tous les pays du monde interviennent dans ce domaine. Sur le principe, il est normal que la puissance publique soutienne l’innovation en général et les PME en particulier. Pour encourager la concurrence et favoriser le renouvellement des entreprises, mais aussi parce que les jeunes entreprises ont plus de chance de proposer des innovations radicales que les entreprises mûres dont les activités existantes peuvent justement se trouver menacées par des innovations radicales.

Au niveau financier, la clé du succès est de rendre les prêts aux PME rentables pour les banques et autres investisseurs. Cela suppose des marchés liquides et une titrisation efficace. En revanche, je ne crois pas que le bilan de l’État investisseur direct dans les PME soit convaincant. L’État devrait s’occuper de simplifier la législation, réformer la fiscalité et moderniser les universités.

Jean-Marc Daniel : Il s’agit ici de savoir qui décide, qui apporte les fonds et prend part de ce fait aux décisions stratégiques pour la vie des entreprises. En matière de financement des PME, l’État peut agir directement en apportant des fonds propres ou en faisant crédit. Plus indirectement, il peut également prendre des mesures qui favoriseront le banquier ou le détenteur de fonds propres. Ce qui me paraît malsain, c’est de faire de l’État le détenteur des fonds propres et donc de le laisser prendre part aux décisions. L’État est dans son rôle lorsqu’il pousse les banques à montrer davantage d’allant dans l’octroi de crédits ou qu’il agit pour l’émergence de fonds propres. Or, comment aider les entreprises à accumuler des fonds propres ? La première manière de donner de l’argent, c’est de ne pas en prendre. Il faut donc s’attaquer à la fiscalité des entreprises.

Dirigeant : Quels sont les effets pervers du modèle français de financement des PME par l’État ?

J-M. D. : Le discours, chez les politiques et les dirigeants, est à la promotion et à la consolidation des fonds propres. La commission Ricol va dans ce sens. Mais dans les faits, on en est toujours au phantasme du fonds souverain à la française. La meilleure traduction en est le fonds stratégique d’investissement (FSI), bras armé de la Caisse des dépôts, mais aussi l’un des principaux actionnaires de la chaîne de restaurants Quick ! On en arrive à des situations absurdes : le rôle de l’État serait-il de réfléchir à la fabrication des hamburgers ?

T. P. : Comme d’habitude, c’est l’implémentation qui pose problème : capture des fonds par les grands groupes, interventions inutiles, complexité des dispositifs.

Dirigeant : Les dispositifs sont trop nombreux ?

J-M. D. : Il y a pléthore d’aides, pléthore de rapports, pléthore de mots (PME, TPE, gazelles, PMI…). Le plus efficace serait sans doute de tout regrouper chez Oséo, qui fonctionne relativement bien. Le souci majeur d’un dirigeant de PME, c’est de renouer le dialogue avec son banquier et d’être assuré de ne pas crouler sous les contraintes administratives. Ce qui freine la création d’entreprise, c’est la perception d’une complexité administrative.

T. P. : Les PME se trouvent face à un bric-à-brac incompréhensible : Oséo, PRES, CNRS, CEA, INRIA, Cetim, technopoles, CRITT… En France, on utilise le joli sobriquet d’inventaire à la Prévert pour ce genre de liste sans cohérence. Aux USA, on parle d’ “alphabet soup” pour se moquer de l’accumulation d’acronymes. Je ne suis pas convaincu par le Crédit d’impôt recherche (CIR). L’idée des pôles de compétitivité n’est pas aberrante, mais les contraintes politiques sont telles qu’en pratique ça ne marche pas souvent. Oséo peut s’occuper du financement des PME. Mais le problème n’est pas tant le nombre de dispositifs que la centralisation et la complexité. Les aides aux PME devraient être du ressort des régions, qui pourraient adapter l’offre aux besoins locaux.

Dirigeant : Les mesures existantes s’attachent à leur financement, pas à leur carnet de commande. Une incitation à passer commande auprès des PME serait-elle judicieuse ?

T. P. : Oui, totalement. Un problème spécifique à la France est la méfiance des grands groupes (privés ou publics) vis-à-vis des PME.

Dirigeant : Dans le cadre des marchés publics, pourrait-on envisager d’imposer que les candidatures retenues dans la première sélection des acheteurs reflètent la diversité du tissu économique, en imposant par exemple des quotas de PME ?

J-M. D. : Les quotas de PME, cela me semble assez vain. Aux États-Unis, les grandes entreprises sont obligées de faire travailler les petites sociétés locales. Ce qu’on constate, c’est que la plupart cherchent à contourner cette disposition. Toute mesure de nature protectionniste a un coût, qui est répercuté in fine sur le consommateur. Il faut certes qu’il y ait un réseau de PME, mais il ne faut pas qu’il soit artificiellement généré, qu’il devienne un objectif en soi. Le tissu de PME sera pérenne s’il est soumis à la concurrence. S’il bénéficie de marchés garantis, très vite, c’est le consommateur qui va le payer.

T. P. - Les quotas sont une solution un peu brutale, mais qui peut être utilisée de manière temporaire pour forcer le changement.

Dirigeant : Les aides de l’État doivent-elles être segmentées pour répondre à des catégories (entreprises à fort potentiel, entreprises innovantes…) et à des “moments” spécifiques de la vie des entreprises (création d’emploi, transmission…) ?

T. P. : Oui, car les fonds sont limités. Les banques n’ont pas besoin du crédit impôt recherche. Airbus n’a pas besoin qu’on lui explique que la recherche est importante. Le critère doit être l’innovation, et aussi peut-être les exportations, qui démontrent l’ambition et la qualité de l’entreprise. Pour les entreprises innovantes, il faut distinguer entre innovations technologiques liées à la recherche fondamentale, et innovation en général. Dans le premier cas, je pense que la solution passe par l’université. On pourrait aussi conditionner les aides à l’âge de l’entreprise. Des aides à la création d’emploi rendraient en revanche le dispositif trop lourd. Et si l’innovation est là, l’emploi et les embauches suivront. Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs.

J-M. D. : On se heurte à un manque de cohérence, avec des interventions arbitraires, qui tombent un peu au hasard sur telles régions, sur telles activités. Il y a également un problème de contre-productivité lorsqu’on aide pour six mois, deux ans, trois ans, des activités qui étaient condamnées. Si Peugeot a décidé à un moment donné de ne plus s’adresser à Heuliez, c’est à Heuliez de se demander pourquoi. Ce n’est certainement pas au Préfet, à Madame Royal ou à Monsieur Raffarin de décréter que l’entreprise n’a pas failli.


Les principales sources de financement par l’État

FSI-PME

Lancé en janvier 2009 par le fonds stratégique d’investissement (FSI), le FSI-PME comprend quatre outils majeurs :

- Obligation convertible “OC +” de 4 millions d’euros maximum. 300 millions d’euros y sont consacrés.

- Fonds de consolidation et de développement des entreprises (FCDE) : fonds commun de placement de 200 millions d’euros.

- Investissements directs dans les PME de croissance : 300 millions d’euros.

- Partenariat FSI - France investissement : 300 millions d’euros.

Crédit impôt recherche (CIR)

Créé fin 2008 dans le cadre du plan de relance de l’économie, le CIR bénéficie d’un effort supplémentaire de 2,5 milliards d’euros en faveur de l’innovation et de la recherche privée.

Oséo

Banque publique d’aide au financement des entreprises, Oséo met à la disposition des PME plusieurs instruments, en trésorerie, en développement, en fonds propres. Oséo peut garantir jusqu’à 90 % du crédit bancaire des entreprises employant jusqu’à 5 000 salariés.

Muriel Jaouen
Le 23-02-2010
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