Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Cuisse de mouche et les retraites

Le 26 avril 2010

« Sa taille est plus mince que la retraite des vieux… » Le débat actuel sur la nécessaire réforme des retraites me remet en mémoire ces paroles gouailleuses d’une chanson de Pierre Perret, célébrant « la fleur de banlieue » surnommée « Cuisse de mouche ». La comparaison saugrenue du chanteur date d’une époque où beaucoup de retraités ne touchaient qu’un minimum vieillesse très maigre, en effet.

Depuis, on le sait, on l’oublie, la situation s’est considérablement améliorée et le sort d’une grande majorité de retraités peut paraître très enviable à nombre de jeunes sans emploi ou même appointés au Smic. La moyenne des retraites est de 20 à 25 % supérieure à celui-ci et surtout, les anciens ont leur vie faite, donc beaucoup moins de dépenses obligées à couvrir. Sait-on que les plus de soixante ans, qui représentent un peu plus de 20 % de la population, détiennent environ 60 % du patrimoine français ? C’est-à-dire que, non seulement, ils n’ont plus à payer leur logement, mais qu’ils en louent ou qu’ils en revendent, à prix d’or, aux plus jeunes. J’ai vu l’autre jour dans une agence immobilière parisienne une annonce qui osait proposer une chambre de 8,6 m2 à 86 000 euros ! 7 années de Smic. Et une autre qui louait le même genre de chambre de bonne de 10 m2, « tout confort » au 7e sans ascenseur, 500 euros par mois. Un demi-Smic mensuel pour habiter un cagibi de 3 m sur 3. Et, en même temps, ce sont ces mêmes jeunes, qui doivent se saigner pour accéder à ces gourbis, qui payent la retraite et les soins médicaux de ceux qui les exploitent. Pauvres petits vieux riches…

Bien sûr, il existe encore trop de personnes âgées qui survivent en dessous du seuil de pauvreté et bien d’autres qui vivent dans la solitude et la misère affective. Il est normal qu’une société vieillissante se préoccupe de ceux qui vont prendre de plus en plus de place en son sein. Mais jusqu’où ne pas aller trop loin ?

En réalité, la plupart des discours que je lis et j’entends me semblent marqués du sceau de l’irresponsabilité la plus totale. Il n’y a aucun avantage acquis qui tienne, aucun principe à défendre, aucune limite à établir, aucun préalable à imposer, aucun moratoire à imaginer. Il s’agit seulement de regarder la réalité en face et le problème apparaît comme des plus simples. On ne fera pas l’économie d’un ajustement général des retraites, en fait d’une baisse sensible, en mettant à contribution toutes les catégories professionnelles et en agissant sur tous les paramètres : âge de départ, niveau des cotisations, élargissement de l’assiette des prélèvements, unification des régimes, minoration des taux de réversion. Il n’y a qu’un slogan qui vaille, concernant la retraite, ce sera travailler plus et gagner moins, à la fin. Soit nous avons tous ensemble le courage de nous l’avouer et de l’accepter et nous pourrons mieux accompagner la transition pour que ce « moins avoir » ait le moins d’incidence possible sur notre bien-être. Soit nous continuons à rêver et, dans 5 ou 10 ans au plus tard, nous y serons brutalement contraints pas la force des choses.

Mais, au fond, l’affaire est entendue et nous devrions nous épargner les luttes politiciennes d’arrière-garde pour pouvoir passer à un autre problème qui me semble bien plus important et bien plus grave, y compris pour l’avenir des retraites : c’est celui de la place que nous laissons à nos enfants. Ou plutôt que nous ne leur laissons pas.

Le chômage des jeunes n’a jamais été aussi élevé depuis 35 ans. Ils cumulent les stages, les CCD et les bas salaires. Cette précarité les empêche d’acheter leurs logements et de s’installer, de faire des projets. On leur répète à l’école, depuis l’enfance que ce sera dur, qu’ils n’y arriveront pas et finalement qu’on ne les attend pas. Même faire des études de haut niveau n’est plus une garantie de succès.

La porte leur est fermée, alors parfois, ils sont tentés de rentrer par la fenêtre, de force. Cette « délinquance » de survie est alors de plus en plus réprimée par un arsenal de lois sécuritaires qui s’étendent désormais aux mineurs, désormais jugés comme des majeurs. Ils subissent donc la double peine : on les met hors jeu et on les punit d’être hors jeu. Comment acceptent-ils de supporter une pareille mise à l’écart doublée d’un contrôle judiciaire permanent ? Comment n’ont-ils pas encore fait exploser le couvercle qui les maintient sous pression ? Cela tient du miracle ou d’une résignation qui n’est guère de bon augure.

Sans doute, individuellement, nous aimons nos enfants. Mais, collectivement, dans les faits, nous les rejetons. Humainement, c’est une honte. Socialement, économiquement, c’est une erreur tragique et cela relève, comme d’habitude, d’une vision à très court terme. Investir aussi peu sur les jeunes générations, c’est définitivement se préparer des retraites aussi minces que la taille de Cuisse de mouche. Et il ne faudra pas compter sur ces fleurs de banlieue que nous ostracisons pour avoir pitié de nous quand ils auront enfin quitté leur HLM.

Claude-Jean Desvignes
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