Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Est-il moral de rembourser la dette ?

Ou serait-il immoral de ne pas la rembourser ? La question, aux allures de devoir de philosophie du bac, est provocatrice. Le bon sens le dit : « qui paie ses dettes s’enrichit ». La gestion en bon père de famille l’impose : la dette mène à la ruine et à la prison. L’intuition économique le confirme. Une entreprise trop endettée ne peut plus emprunter et sera condamnée à déposer le bilan.

Il faut donc rembourser la dette coûte que coûte et c’est ce que ressassent, depuis plusieurs années, nos dirigeants politiques de tous bords, sans d’ailleurs y parvenir, puisqu’elle continue d’augmenter inexorablement.

Mais cette obsession est-elle bien raisonnable, tant au regard des souffrances sociales qu’elle entraîne (si elles sont encore limitées chez nous, elles sont dévastatrices en Grèce, en Espagne ou au Portugal) que de son inefficacité voire de sa contre-productivité ? Plus on rembourse, plus on affaiblit l’investissement et la croissance, plus il est difficile de rembourser. De plus, la dette étant évaluée à l’aune du PIB, la stagnation ou la baisse de celui-ci fait mécaniquement augmenter celle-là en pourcentage. On est enfermé dans un cercle vicieux et destructeur.

Politiquement impossible

Il règne donc une certaine hypocrisie. On fait semblant de faire des efforts pour diminuer la dette, afin de « rassurer » les marchés, tout en sachant qu’on n’y arrivera pas de sitôt (un remboursement réel ne serait possible qu’en période de forte croissance, horizon qui semble très éloigné…) et même qu’on n’a pas vraiment l’intention de le faire. La vraie crainte de nos gouvernements est surtout de ne plus pouvoir emprunter, ou à des taux trop élevés, pour financer les déficits budgétaires, donc pour pouvoir continuer de creuser la dette nationale. J’aimerais qu’on m’explique comment on peut rembourser un capital en empruntant pour payer les seuls intérêts ? Et en continuant, au travers de déficits sans cesse renégociés, de dépenser plus qu’on ne gagne ?

L’État prétend donc honorer ses créances, tout en sachant pertinemment que c’est aujourd’hui concrètement impossible. Politiquement impossible, tout du moins. Car, économiquement, sur le papier, il y a une solution très simple calculée par l’économiste Jacques Delpla. Le patrimoine total des ménages et des entreprises françaises est estimé à 13 620 milliards d’euros, soit plus de 7 fois la dette nationale. Prélever en un coup 17% de cette manne, au-delà de 30 000 euros, précise l’économiste, suffirait à effacer totalement notre dû. Ce ne serait pas si terrible et nous repartirions du bon pied. Mais quel homme politique aurait le courage de faire cela ? Il serait assuré de ne pas être réélu et risquerait de déclencher une révolution.

Économiquement incertain

En réalité, pourquoi nous infligerions-nous cette punition ? Nous n’avons pas réellement besoin de rembourser justement parce que nous sommes encore riches et largement solvables. On ne prête qu’aux riches, dit l’adage. Ce patrimoine national fonctionne comme une garantie hypothécaire qui explique pourquoi nous continuons de trouver facilement de l’argent sur les marchés et de bénéficier de taux très bas, voire négatifs, malgré les prévisions catastrophistes des experts. La fortune globale des Français pèse beaucoup plus, aux yeux des prêteurs, que les promesses et les gesticulations du gouvernement. C’est du solide.

Le problème des marchés, d’ailleurs, c’est de trouver à qui prêter de l’argent. Les disponibilités des investisseurs sont telles, dans nos économies financiarisées, qu’ils ne savent plus où les placer. Prêter à des pays qui ne sont pas encore potentiellement en faillite n’est pas, pour eux, un si mauvais calcul, même avec une rentabilité négative.

D’un point de vue strictement économique, donc, et contrairement à ce qui est souvent avancé, nous n’avons aucune urgence, ni même aucune nécessité de rembourser la dette. Rien ne nous empêche de la faire traîner ad vitam aeternam. Nous ne savons même pas à partir de quel taux du PIB la dette pourrait asphyxier la croissance. Il y a quelques années, deux économistes américains avaient fixé ce taux à 90 % du PIB. Mais un jeune étudiant vient de montrer qu’ils s’étaient trompés dans leurs calculs… L’incertitude règne.

Financièrement douteux

S’il n’y a donc pas de contrainte objective pour solder rapidement nos emprunts, il faut en revenir à ma question initiale : en avons-nous l’obligation morale ? Et envers qui ?

Les premiers concernés sont évidemment nos débiteurs : des investisseurs institutionnels, des banques, des fonds de pension, des fonds d’investissement, des États pétroliers, pour la plus grande part…

Toutes entités dont il n’est pas sûr qu’elles se piquent elles-mêmes d’éthique dans leurs investissements. Et qu’elles se comportent de manière très morale envers leurs emprunteurs. Que l’on songe, par exemple, aux institutions qui ont ruiné des millions d’Américains (et d’autres) par le jeu pervers des subprimes les poussant à prendre des crédits qu’ils n’ont pas pu honorer quand le système s’est effondré. Que l’on pense aux banques qui font fructifier l’argent qu’elles nous prêtent dans des paradis fiscaux, en évitant ainsi de payer des impôts qui nous permettraient de leur emprunter moins. Que l’on se rappelle, ce n’est pas si lointain, que ce sont nous-mêmes, contribuables, qui avons sauvé ces mêmes banques après qu’elles ont joué, et perdu, notre propre argent. Que l’on observe avec quelle légèreté, les fonds d’investissement fondent sur une proie industrielle juteuse et s’en retirent dès qu’elle est exsangue. Que l’on déplore, enfin, que bien des capitaux mafieux trouvent là le moyen d’être blanchis…

Bref, l’amoralité patente, si ce n’est l’immoralité, de nombreux acteurs financiers qui se sont affranchis des lois et ont démesurément gonflé leurs profits à notre détriment, depuis trente ans, ne nous incite pas à tenir un engagement moral envers eux. D’autant plus que s’ils continuent à nous prêter, c’est qu’ils y trouvent leur compte. On pourrait même arguer que garder pour nous une partie de leur argent ne serait qu’un juste et moral retour des choses !

Prospectivement indécidable

Reste l’argument le plus souvent employé par nos hommes politiques pour fonder la nécessité de nos efforts de remboursement ici et maintenant : ne serait-il pas injuste et immoral de laisser notre impécuniosité peser sur les générations futures, chaque enfant qui naît se trouvant débiteur de 25 000 euros ? L’argument est frappant. Laisser des dettes à ses enfants est vécu comme scandaleux. Mais un État est-il comparable à une famille. Et une dette collective est-elle identique à une dette individuelle ?

Le vrai problème qui se pose est celui-ci : est-ce qu’il est juste que nous nous imposions des sacrifices et des souffrances, alors que rien ne nous y oblige, pour que nos enfants et petits-enfants vivent, peut-être, mieux que nous ? Tout est dans le « peut-être ». Car nous ne savons pas si, globalement, notre « sacrifice » aura des conséquences positives ou négatives sur nos descendants. Les restrictions que nous nous infligeons peuvent tout aussi bien conduire à une catastrophe économique qu’à une amélioration. Ou d’autres événements, imprévisibles aujourd’hui, peuvent ruiner nos efforts ou les rendre inutiles. Et nos descendants, en retour, ne pourront jamais nous rendre ce que nous leur avons donné : le mal sera fait et irréparable.

De plus, nous ne savons rien des besoins et des possibilités dont disposeront les générations futures. Peut-être trouveront-elles des solutions inédites au règlement de la dette ? Peut-être la charge de nos erreurs les conduira-t-elle à explorer des voies économiques plus durables et plus justes ? Et si ce que nous considérons comme un péril devenait leur chance ?

En un mot, est-il plus juste de sacrifier, un tant soit peu, le présent au futur que le contraire – ne pas nous préoccuper du futur -, sachant que nous n’avons aucune idée des éventuelles souffrances que nos enfants pourront endurer par notre « faute » ?

Je n’ai évidemment pas de réponse définitive à cette question morale. Bien des philosophes se penchent aujourd’hui sur les problèmes posés par ce qu’ils appellent la « justice intergénérationnelle », sans y apporter, eux non plus de réponse totalement convaincante[1]. Je n’ai qu’une suggestion radicale (en forme de boutade, bien entendu) : arrêtons de faire des enfants, ils n’auront plus à subir les conséquences de nos actes…



[1] C’est notamment le passionnant mémoire de Master 2 en philosophie politique et éthique de Danielle Schwartz, « La justice entre les générations », qui m’a inspiré ces réflexions, même si je n’arrive pas forcément aux mêmes conclusions qu’elle.

Claude-Jean Desvignes
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