Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Retraites, la vie devant soi

En France, depuis le Livre blanc de Michel Rocard de 1991, le dossier des retraites a vu alterner les rapports, les mesures gouvernementales et les mouvements sociaux sans que l’on parvienne à une solution durable. Voici que le gouvernement s’est à nouveau saisi de ce dossier et en a fait sa priorité pour 2010. Et, en effet, il y a urgence.
Si tout le monde est à peu près d’accord sur le diagnostic – la faillite inévitable du système selon son mode actuel de financement -, la polémique fait rage, entre les partenaires sociaux, sur les remèdes à apporter.

Volontairement ou non, la plupart des décideurs se cachent derrière des positions idéologiques pour éviter d’avoir à faire face à la réalité. C’est ce refus de la réalité, plus que le problème des retraites en lui-même, qui risque de nous mener à la catastrophe.

Pourtant, la compréhension claire de la situation périlleuse dans laquelle se trouvent nos régimes de retraite et son acceptation par le plus grand nombre serait le meilleur chemin pour trouver des réponses nouvelles et ambitieuses à une question qui dépasse de beaucoup la seule vision financière qu’on en a le plus souvent.

Un nouveau contrat social

Au sortir d’un conflit dramatique et dans un pays ruiné par la guerre, les ordonnances de 1945 créant la Sécurité sociale ont été rédigées dans l’intention d’instituer un nouveau contrat social fondé sur la solidarité et porté par la dynamique de la reconstruction. Soutenu par le développement continu des Trente Glorieuses, ce contrat a fonctionné efficacement jusqu’à la fin des années 1970, favorisant une élévation générale et considérable du niveau de vie des Français et réduisant les poches de misère.

Mais depuis plus de 30 ans, notre système de protection sociale donne des signes de faiblesse, en proie à des déficits chroniques et sapé par des dysfonctionnements de plus en plus nombreux. Le contrat social s’est divisé en une série de sous-contrats corporatistes qui en pervertissent le sens.

Enfin, ce système atteint ses 65 années d’existence : l’âge de la retraite ? En 65 ans, notre paysage culturel, économique et social a été totalement bouleversé. Les besoins et les attentes de nos concitoyens n’ont plus rien à voir avec celles de leurs parents et grands-parents. Ils ne vivent plus de la même manière. En 1940, la France était encore, au moins dans sa mentalité, une société agricole. Aujourd’hui, elle n’est déjà plus une société industrielle. Elle plonge dans le monde virtuel, dans la société de l’immatériel.

Une volonté collective

Nous traversons actuellement une série de crises - heureusement moins violentes que celle de la Seconde Guerre mondiale - qui marquent le passage vers une société nouvelle, encore à construire. Dès aujourd’hui, et demain plus encore, nous allons vivre et travailler différemment, penser et agir autrement au sein d’un monde globalement plus proche. Quel nouveau type de contrat social mettre en œuvre, qui permette de recréer du lien social, de refonder une nouvelle manière de vivre ensemble, dans une société en perpétuel changement ? Telle est la question qu’appelle une réflexion en profondeur sur le problème des retraites. Il n’est plus possible de soutenir un système défaillant et désormais inadapté en ne se souciant que de remplir des caisses qui vont de plus en plus ressembler à un tonneau des Danaïdes.

Nous ne pourrons pas continuer à vivre au-dessus de nos moyens. Mais la solution n’est pas technique et elle ne peut pas être abandonnée à des experts. Elle demande du courage et de l’ambition et une volonté politique collective comparable à celle qui a permis les ordonnances de 1945.

Il ne s’agit évidemment pas de renoncer aux valeurs de solidarité et de responsabilité auxquelles le CJD est, plus que tout autre, particulièrement attaché, mais de repenser ces valeurs dans une société différente, dans un esprit de développement durable et dans le cadre d’une citoyenneté européenne.

Pour nous, la construction de ce nouveau contrat de société doit reposer sur 6 grands principes :

1. Changer de regard sur la retraite

Quel est le sens de la retraite au XXIe siècle ? Elle n’est plus le temps du retrait et de l’exclusion (peut-être devrait-on lui trouver un autre nom). Elle est un des temps de la vie qui, comme les autres, ne doit pas être subi mais choisi. Elle doit s’inscrire dans une dynamique de l’existence et ouvrir de nouvelles possibilités à chacun. Ce qui suppose d’avoir les moyens intellectuels et matériels de mettre en œuvre ses projets.

2. Revisiter les mécanismes de solidarité

Le système actuel repose sur une solidarité intergénérationnelle : les actifs paient pour les retraités. Si ce principe doit être maintenu, cela ne peut pas être au détriment des générations futures, en reportant sur elles le poids des déséquilibres. La génération d’après-guerre (les « baby boomers »), qui a été la grande bénéficiaire de la croissance, voudrait encore profiter d’un généreux système qui ponctionne les plus jeunes. Et c’est elle qui, pour quelques années encore, est aux commandes. Elle doit se montrer responsable dans les décisions qui vont engager l’avenir. Il faut repenser un équilibre de la solidarité plus favorable pour nos enfants qui passe notamment par une plus grande solidarité intragénérationnelle des retraités eux-mêmes. Cet effort est non seulement une question d’équité, mais il est de l’intérêt même des retraités qui ont besoin des plus jeunes.

3. Faire preuve de pédagogie plutôt que de démagogie

La complexité est souvent un alibi qui permet soit de se retirer derrière la décision des experts, soit de faire preuve de démagogie en simplifiant à outrance.

La question des retraites est effectivement complexe puisqu’elle revêt des dimensions économiques, sociales, politiques, culturelles et surtout qu’elle remet en cause des « acquis ». On ne pourra faire évoluer les mentalités de nos concitoyens sur ce sujet et leur proposer des réformes de fond qu’en faisant preuve d’une grande pédagogie et en leur proposant une information lisible.

4. Réfléchir à partir des temps sociaux et des personnes

Formation, travail, retraite : nos temps sociaux ne se succèdent plus de manière linéaire. Ils alternent et s’interpénètrent dans des projets personnels et professionnels tout au long de la vie. Le système de retraite doit tenir compte de cela en raisonnant globalement sur l’ensemble de la vie active. Par exemple en évitant une bascule trop rapide et en permettant une progressivité du départ en retraite qui fait le pendant à la progressivité de l’entrée dans la vie active.

5. Repenser la notion d’équilibre démographique

Retrouver un équilibre démographique ne signifie pas revenir à la situation antérieure par une plus grande fécondité, ce qui serait illusoire, mais permettre que se constitue un nouvel équilibre entre les classes d’âge, de manière à ce que le vieillissement de notre société n’entraîne pas son déclin. Par exemple, en intégrant plus rapidement les jeunes dans la vie active, en gardant plus longtemps les anciens, en ne pénalisant pas les familles qui ont des enfants. Les entreprises ont ici un rôle prépondérant à jouer en favorisant l’émergence de nouveaux modes de travail permettant de mieux concilier vie personnelle et vie professionnelle et d’alterner les différents temps de la vie, en prenant mieux en compte la perméabilité des temps sociaux.

6. Intégrer la dimension européenne et mondiale

Les autres pays européens et plus largement l’ensemble des pays développés ont des problèmes identiques aux nôtres. Il faut travailler avec eux à la recherche de solutions en considérant les idées que chacun peut apporter. Notre système de retraite doit en particulier converger vers ceux des autres pays de l’Union pour constituer à terme un système commun à l’UE. Mais il sera également nécessaire de prendre en considération la situation des pays en développement qui ne peuvent être indéfiniment exclus des systèmes de protection.

Choisir sa vie

Dans le roman d’Émile Ajar (en réalité Romain Gary), La vie devant soi, l’amour qui lie le jeune Momo et la vieille madame Rosa leur permet de retrouver un sens à leur existence et de faire face aux épreuves de la vie : solitude, pauvreté, maladie. L’un échappe ainsi à la rue et l’autre au mouroir d’un hôpital. Cette histoire forte d’une solidarité entre deux générations, entre deux personnes que tout devrait opposer est aussi une image symbolique de la manière dont il nous semble désormais nécessaire de penser la retraite.

Celle-ci ne doit plus être considérée comme une mise sur la touche, comme un aboutissement ou, pire, comme la fin de la vie. Celui qui se retire de la vie professionnelle n’en devient pas pour autant « inactif ». Il garde son utilité sociale, il acquiert plus de temps pour réaliser ses projets et peut-être aussi pour s’ouvrir aux autres, pour agir dans la cité. Il a encore, pour de nombreuses années, « la vie devant soi ».

Mais cette espérance d’une seconde vie, pleine et entière, ne doit pas peser injustement sur les espoirs de ceux qui commencent la leur. Chacun, à chaque moment, a sa vie devant lui. Et le rôle d’une société moderne et de ses dirigeants – dont font partie aussi les chefs d’entreprise – est d’aider à ce que cette vie, encore une fois, ne soit pas subie, mais choisie.

Il nous faut sortir des solidarités virtuelles, inscrites dans les lois et les discours mais, en réalité, trop souvent inopérantes sur le terrain, parce qu’imposées d’en haut. Car la solidarité est une valeur qui ne peut rester vivante et efficace que si elle est portée par une autre valeur, tout aussi importante, la responsabilité. Comment être tous réellement pleinement solidaires, si nous ne nous sentons pas chacun également responsables des autres et du devenir de notre société ?[1]



[1] Ce texte reprend un certain nombre d’idées développées dans le rapport du CJD « Retraites : la vie devant soi », publié dans l’ouvrage, Vers un libéralisme responsable, éditions d’Organisation, 2004, pages 173, sqq..

la rédaction
Le 29-04-2010
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