Août 2016
Imite le moins possible les hommes dans leur énigmatique maladie de faire des noeuds.
René Char


L'économie de fonctionnalité ? Une opportunité de croissance pour les PME

Franck Scprecher, Président du CJD Nord-Pas-de-Calais
L’économie de la fonctionnalité. Derrière ce terme encore très peu répandu et l’absence de véritable politique publique en faveur de ce nouveau modèle, il y a des initiatives de dirigeants-entrepreneurs qui œuvrent pour résoudre les impasses posées par nos modèles économiques actuels. Notamment en Nord-Pas-de-Calais, où la Troisième révolution industrielle est en marche. Retour sur la démarche avec Franck Sprecher, Président du Centre des Jeunes dirigeants (CJD) Nord-Pas-de-Calais, à l’occasion de la rencontre annuelle du Club économie de la fonctionnalité « Entreprises et territoires, vers l’économie de la fonctionnalité », le 5 juillet dernier.

Comme les endives, les idées poussent aussi en Nord-Pas-de-Calais. Tout a commencé non pas dans les champs de « chicons », mais au sein du Conseil Régional du Nord-Pas-de-Calais, en 2010 : l’idée est de lancer une "recherche-action" portant sur l’évolution des modèles économiques d’entreprises au regard du développement durable, intitulée « Vers une dynamique d’économie de la fonctionnalité ».

Le CJD Nord-Pas-de-Calais participe alors activement aux travaux et décide d’initier en 2012, avec le réseau Alliances, une expérimentation permettant à des dirigeants de PME locales de s’engager dans un processus de changement vers l’économie de fonctionnalité. Un dispositif de formation et d’accompagnement innovant, pédagogique et résolument tourné vers l’action est donc cocréé et animé par Réseau Alliances, le CJD ainsi que deux experts : Christian du Tertre, Professeur en sciences économiques et Directeur scientifique du laboratoire ATEMIS ainsi que Christophe Sempels, Docteur en sciences de gestion et Professeur en stratégie et développement durable.

UTOPIE OU RÉALITÉ ?

Le défi est tel que 22 dirigeants de PME de la région Nord-Pas-de-Calais se portent volontaires pour travailler sur l’évolution de leur modèle économique. « Nous ne nous attendions pas à un tel succès ! » commente Franck Sprecher. « Généralement, après les réunions d’information et le sas de trois jours qui présentent le concept, les limites de notre modèle de développement et le travail à fournir, quelques entreprises s’en vont… Et bien là, c’est tout le contraire : 22 des 23 entreprises se sont déclarées intéressées. Nous avons dû créer deux groupes pour répondre à la demande et disposer des experts !» Un vrai engouement donc, presque une surprise.

Car l’économie de fonctionnalité n’apparaît pas transparente de prime abord. Voire même obscure pour certains. Il faut dire que le rapprochement avec l’économie circulaire est tentant, alors même que certains journalistes persévèrent dans l’utilisation de cette terminologie. Et pourtant, bien que ces deux concepts complémentaires poursuivent le même objectif de développement durable, ils sont bien différents.

Si l’économie circulaire propose de transformer les déchets en matière première réutilisée pour la conception des produits ou pour d’autres utilisations (NDRL. passer d’une économie linéaire à une économie de cycles), l’économie de fonctionnalité vise-t-elle à substituer à la vente d’un bien ou d’un service une « solution intégrée », basée sur la vente d’une performance d’usage. Soit par exemple, passer de la vente et l’installation de vidéoprojecteurs à un contrat de location et d’entretien garantissant au client un usage performant de ces appareils.

Du contenu du travail au cœur de métier, de la perception des collaborateurs aux possibilités de financement, l’économie de fonctionnalité fait tout évoluer.

Une évolution qui demande au dirigeant 15 mois d’investissement soutenu, entre les formations théoriques et pratiques, les séances d’intercoaching, l’intégration des parties prenantes et l’accompagnement individuel par les experts. Mais sur un sujet aussi complexe, toute la puissance des outils du CJD se révèle. « Aujourd’hui, pour le premier groupe de participants engagé dans l’expérimentation depuis novembre 2012, des résultats concrets commencent à émerger : 40% de nouveaux business apparaissent, 30% ont revu leur vision et s’apprêtent à développer de nouvelles activités tandis que les 30% restants n’ont pas encore formalisé leur modèle, mais ont pris conscience des perspectives offertes par l’économie de fonctionnalité » assure Franck Sprecher. Les 10 participants du second groupe sont quant à eux en train de déstructurer leur pensée du modèle actuel. Comme l’explique Franck Sprecher, « L’économie de fonctionnalité, cela demande une transformation. C’est comme passer d’un état liquide à un état gazeux en physique.»

DONNER DU SENS

Grâce à l’économie de fonctionnalité, Mohamed El Manani, dirigeant de Gescall, a transformé son entreprise : d’un centre d’appel téléphonique médical, il a réussi à allier à la gestion des appels le planning des professionnels de la santé. Soit passer d’un « simple » service de réception d’appels, à une prise en compte du bien-être des médecins (qui peuvent ainsi se consacrer entièrement au patient durant la consultation, sans être dérangés), tout en œuvrant pour une meilleure couverture médicale en zone rurale. « Au départ, on ne peut pas anticiper cette évolution de métier ! On prend seulement conscience, on voit le potentiel qui se dégage de l’économie de fonctionnalité et ensuite on peut construire autrement, en bonne intelligence. Et voir vraiment en quoi je suis utile » note le président du CJD Artois.

Prendre du recul et donner un nouveau sens à son métier, s’ouvrir vers des marchés d’avenir et de nouvelles perspectives de développement, revisiter son ancrage dans le territoire et participer à la relocalisation de l’emploi : tels sont les apports de l’économie de la fonctionnalité aux entreprises engagées dans cette expérimentation. Mais surtout, créer du lien.

Et pour le CJD, créer du lien est fondamental, car il constitue la base de l’accompagnement de ses membres vers des entreprises responsables, compétitives et pérennes. Avec cette initiative, il poursuit son rôle de prospective et de « laboratoire du patronat », permettant un partage des idées et des retours d’expériences pour construire ensemble une économie au service de l’Homme.

Avec quelle ambition selon Franck Sprecher? « Pourquoi pas mettre en place un futur déploiement de la démarche en région, notamment en Rhône-Alpes, Poitou-Charentes et Provence-Alpes-Côte d’Azur. » Une ambition qui nécessite toujours un accompagnement des acteurs du territoire bien entendu, mais aussi des mesures politiques.

ENCOURAGER ET VALORISER

Pour Franck Sprecher, trois mesures phares sont à engager par les politiques publiques pour reconnaître et favoriser le développement de l’économie de fonctionnalité dans le monde entrepreneurial :

1. Défiscaliser l’économie de la fonctionnalité, en particulier pour les services de location et de partage, afin d’encourager les dirigeants engagés dans ce process vertueux (Livre Blanc du CJD Objectif Oïkos : Changeons d’R !2012

2. Utiliser 5% du montant total des épargnes des Français afin de financer, non par la dette, mais par le capital, les entreprises de l’économie de la fonctionnalité : soit passer d’une épargne stérile à une épargne fertile

3. Modifier les cahiers des charges des marchés publics locaux afin que les performances d’usage soit un critère sinequanone dans les appels d’offres, valorisant ainsi les entreprises engagées.

« Un petit coup de pouce de l’État et un accompagnement de la Région », voici la recette préconisée par Franck Sprecher pour diffuser ce modèle fondé sur l’usage. Une recette qui pourrait contribuer à atteindre un objectif ambitieux et optimiste: 500 entreprises engagées dans l’économie de la fonctionnalité fin 2015 en région Nord-Pas-de-Calais ! Mais « là où il y une volonté, il y a un chemin », conclut Franck Sprecher.

Laurianne Condette
Le 16-07-2013
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