Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Retraites : le tonneau des Danaïdes

Faut-il augmenter d’un point la CSG ou seulement aligner la CSG des retraités sur celle des actifs ? Ou bien allonger la durée de cotisation jusqu’à 44 ans, ce qui, vu l’âge actuel d’entrée dans la vie active, conduirait les jeunes générations à travailler jusqu’à 70 ans ? Ne serait-il pas préférable de hausser les cotisations vieillesse, quitte à ce que les organisations patronales haussent le ton ? Pourquoi, aussi, ne supprimerait-on pas les avantages familiaux comme la majoration de 10 % pour les retraités ayant élevé trois enfants ? On pourrait aussi baisser les retraites ou ne plus du tout les aligner sur le coût de la vie (ce qui est déjà en partie fait pour les retraites complémentaires) ou mettre les fonctionnaires au même régime que les salariés du privé (non, ça, même si c’est une mesure qui semble assez juste, ça paraît impossible, on ne va pas risquer de mettre 5 millions d’agents publics dans la rue) ?

Vignette dépendance Facebook

Je suis étonné que parmi toutes les pistes que le gouvernement dit avoir exploré pour renflouer les caisses de retraite, il n’ait pas pensé à rétablir la vignette automobile (je rappelle aux plus jeunes qu’il s’agissait d’une taxe annuelle créée en 1956 pour financer le « minimum vieillesse » des plus de 65 ans et qui a été très rapidement détournée de son objet pour combler les déficits divers de l’État. Elle a été supprimée en 2000 – par un gouvernement socialiste) ? Je suggère également le retour de la taille et de la gabelle (impôts moyenâgeux sur les biens et sur le sel), de la taxe sur les fenêtres (qui, lui, date du Directoire), de la dîme (autrefois destinée à l’Église)…

On peut aussi imaginer des contributions plus modernes comme le timbre vieillesse électronique payé pour l’envoi de chaque courriel, la contribution Tweet en faveur des aînés, la vignette dépendance Facebook (à afficher sur son mur), la taxe retraite sur les jeux en ligne, la redevance veuves sur les tablettes numériques, la patente travailleurs fatigués sur les GPS. Bref, je trouve que nos dirigeants manquent d’imagination pour sauver le soldat retraite…

Mission impossible

Mais ils manquent encore plus d’imagination pour repenser de fond en comble un système que ne peut plus fonctionner selon des règles qui ont été instituées il y a près de 70 ans dans un contexte socio-économique qui n’a plus rien à voir avec la situation actuelle.

Le catalogue des mesures envisagées montre qu’une fois de plus, les responsables politiques n’osent pas prendre le taureau par les cornes. Depuis 20 ans, c’est la sixième réforme à laquelle nous assistons (donc, une tous les 3 ans en moyenne), aucune n’obtenant les résultats escomptés.

Car, à chaque fois, il ne s’agit que de grappiller un milliard par-ci, un autre milliard par-là, pour tenter de combler un déficit des comptes qui ne cesse, malgré tout, de se creuser. On verse toujours plus d’argent dans un tonneau des Danaïdes dont les trous, dans le fond, s’élargissent au fur et à mesure qu’on augmente la quantité de liquide. Plus on verse, plus ça fuit. Nous ne réussirons pas plus que les cinquante filles du roi Danaos à remplir ce gouffre insondable. Et, comme elles, nous resterons condamnés aux Enfers d’une mission impossible.

Double peine

Pourquoi personne ne semble-t-il songer à colmater les fuites, à boucher les trous ? Voire à changer de tonneau, à le remplacer par un neuf ?

Et pour changer de tonneau, il faut tout mettre sur la table : la question centrale du vieillissement de la population et du déséquilibre croissant entre actifs et retraités, bien sûr, mais tout autant les disparités entres des régimes qui assurent des retraites copieuses et précoces aux uns, maigres et tardives à d’autres, les inégalités face à l’espérance de vie, l’hypocrisie des préretraites qui perdurent de manière occulte dans les grandes entreprises, l’hypocrisie corollaire du recul de l’âge de la retraite ou de l’allongement de la durée de cotisation alors que l’on met les plus de soixante ans au chômage, le poids des prélèvements sociaux à la limite du supportable, la richesse patrimoniale des retraités qui conduit à une économie de rentiers plus que d’investisseurs, la « solidarité » intergénérationnelle qui s’exerce aujourd’hui au détriment des plus jeunes qui subissent la double peine d’avoir du mal à entrer dans la vie active et de devoir payer de plus en plus pour les vieux, la concurrence de pays qui ne s’embarrassent pas de systèmes sociaux.

A cela s’ajoutent des mutations profondes dans nos carrières professionnelles : les nouvelles générations vont sans doute travailler de plus en plus irrégulièrement, en alternant leur activité avec des périodes de chômage ou de formation, avec des années sabbatiques ou encore en changeant fréquemment de statut – salariat, entreprenariat, profession libérale, multiactivité, contrats précaires -, de métier ou de région, voire de pays. Comment un système rigide conçu pour le salariat à temps plein dans une même entreprise toute la vie peut-il répondre efficacement à cette sinuosité des parcours ? Un seul exemple : que vaut le principe d’une retraite calculée sur les 25 meilleures années de salaire quand on ne sera plus salarié que 10, 15 ou 20 ans ?

Imagination et courage

Nos gouvernants ne sont pas des idiots. Ils ont bien conscience de tout cela que l’on peut lire dans tous les rapports sur le sujet. Mais, formés à la technocratie, formatés par les chiffres, ils n’ont plus d’inspiration, ils ne savent pas comment faire pour répondre à ces enjeux. Et surtout, ils ont peur d’affronter les syndicats salariaux ou patronaux, eux-mêmes tétanisés par la crainte de perdre leur clientèle s’ils acceptent le moindre coup de rabot sur les « droits acquis » et les privilèges divers. Ils redoutent tous la réaction de la rue et le blocage des corporatismes. Alors, ils atermoient, ils sortent leur petite calculette pour maintenir le système moribond sous oxygène, ils confient le travail à des « experts » et des « techniciens », et ils se refilent la patate chaude entre eux, tandis que le tonneau continue de se vider inexorablement.

La solution ne relève pas de la technique, mais d’un choix de société plus global. Comment voulons-nous vivre et travailler ensemble, quelles solidarités voulons-nous mettre en œuvre ? C’est sur ces questions qu’a été fondée la sécurité sociale en 1945, c’est sur ces mêmes questions qu’il faut la refonder aujourd’hui, avec imagination et courage.

Claude-Jean Desvignes
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