Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Retraites, la vie devant soi

En février 2002, le CJD publiait un rapport conséquent traduisant ses réflexions sur les grandes orientations qui devraient présider à une réforme radicale du système de retraite, un an avant la réforme Fillon de 2003. Alors que deux autres réformes sont encore advenues en 2008 et 2010 et que s’en profile une autre dans les mois qui viennent, les constats faits à l’époque restent d’une actualité criante. Nous publions ici l’introduction de ce rapport signée Louise Guerre, présidente du CJD 2000-2002.

Le débat actuel sur l’avenir des retraites, essentiellement cantonné à la recherche de nouveaux moyens de financement et limité aux interlocuteurs habituels que sont les partenaires sociaux et l’État, n’est pas, aux yeux du CJD, à la hauteur des enjeux et de la complexité d’une question qui nous concerne tous et qui doit être replacée dans le contexte beaucoup plus large des grandes mutations culturelles, économiques et sociales qui traversent notre époque. Le CJD souhaite ainsi élargir la concertation, en appelant de ses vœux l’organisation d’États Généraux de la retraite. Il s’agit, à l’horizon des élections présidentielles et législatives de 2002, d’interpeller les politiques, les partenaires syndicaux et les chefs d’entreprise sur notre vision, nos réflexions et propositions sur l’avenir des retraites. Il est temps d’en finir avec les atermoiements, de regarder la réalité en face et de prendre des décisions aussi courageuses que nécessaires. Il est temps également de remplacer la démagogie ambiante par une approche plus pédagogique du problème pour que nos concitoyens comprennent mieux comment il se pose.

Temps de vie

En tant que chefs d’entreprise, il nous semble légitime d’alerter l’opinion sur le coût actuel du financement des retraites et sur son augmentation exponentielle prévisible à court terme. Continuer d’en faire porter le poids entier sur les salariés et les entreprises, c’est compromettre les équilibres économiques et mettre en péril les entreprises, en particulier les PME-PMI, qui doivent déjà amortir le choc du passage aux 35 heures.

En tant que mouvement patronal qui s’interroge sur le sens de la performance et qui réfléchit depuis des années sur les changements intervenus dans notre rapport au travail – ce que nous appelons « le travail à la carte » -, nous souhaitons réaffirmer fortement qu’il est urgent de sortir d’une vision industrielle et standardisée des temps de la vie, mesurée par un rythme ternaire – éducation, travail, retraite – qui n’a plus de sens aujourd’hui. Nous voulons apporter ici un éclairage nouveau, en posant différemment le problème des retraites et en l’inscrivant dans les perspectives manifestes d’évolution des modes de vie des individus. Or, nos institutions et notre système de protection sociale, rigides et cloisonnés, sont désormais incapables de prendre en compte ces temps sociaux aux frontières moins marquées. Notre vie sera de plus en plus construite selon une alternance entre des périodes de formation, de travail, de retrait volontaire ou subi mais aussi d’activités bénévoles, de réalisation de projets personnels. Il faut inventer d’autres outils de mesures, concevoir une nouvelle manière de gérer la protection sociale à laquelle chacun à droit tout au long de sa vie.

Justice sociale

En tant que citoyens, nous ne pouvons plus supporter que soit bafoué le principe de solidarité qui était inscrit dans la loi de 1945. A force de compromis, de dérives financières et d’amendements corporatistes, le système par répartition est devenu totalement injuste, organisant une solidarité à l’envers, des plus pauvres vers les plus riches. De la même manière, nous qui sommes des jeunes dirigeants, nous ne pouvons admettre que la génération précédente ne plombe notre avenir et encore plus celui de nos enfants. Car la solidarité intergénérationnelle s’est elle aussi inversée, en raison notamment du vieillissement de la population. L’effort financier collectif consenti par notre société envers les plus de 60 ans est 4 fois supérieur à celui qui est offert pour la formation des moins de 20 ans. Il ne s’agit pas ici de défendre nos intérêts immédiats mais de faire preuve d’esprit de responsabilité. Le bien-être futur de tous, y compris des retraités, repose sur une véritable dynamique de développement de la société et passe donc par un rééquilibrage de l’investissement à destination des jeunes générations.

En tant qu’Européens, enfin, il nous paraît important de rappeler que les décisions que notre pays doit prendre en matière de retraite peuvent, d’une part, s’inspirer de celles qui ont été prises par d’autres pays mais ont surtout besoin d’être pensées dans le cadre d’une convergence avec les autres systèmes de l’Union et de la création, le plus rapidement possible, d’un système social commun répondant aux mêmes exigences de justice et de solidarité et permettant d’éviter des différentiels de compétitivité fondés sur le dumping social.

Avenir commun

Dans le roman d’Émile Ajar (en réalité Romain Gary), « La vie devant soi », l’amour qui lie le jeune Momo et la vieille madame Rosa leur permet de retrouver un sens à leur existence et de faire face aux épreuves de la vie : solitude, pauvreté, maladie. L’un échappe ainsi à la rue et l’autre au mouroir d’un hôpital. Cette histoire forte d’une solidarité entre deux générations, entre deux personnes que tout devrait opposer est aussi une image symbolique de la manière dont il nous semble désormais nécessaire de penser la retraite.

Celle-ci ne doit plus être considérée comme une mise sur la touche, comme un aboutissement ou, pire, comme la fin de la vie. Celui qui se retire de la vie professionnelle n’en devient pas pour autant « inactif ». Il garde son utilité sociale, il acquiert plus de temps pour réaliser ses projets et peut-être aussi pour s’ouvrir aux autres, pour agir dans la cité. Il a encore, pour de nombreuses années, « la vie devant soi ».

Mais cette espérance d’une seconde vie, pleine et entière, ne doit pas peser injustement sur les espoirs de ceux qui commencent la leur. Chacun, à chaque moment, a sa vie devant lui. Et le rôle d’une société moderne et de ses dirigeants – dont font partie aussi les chefs d’entreprise – est d’aider à ce que cette vie ne soit pas subie mais choisie.

Il nous faut sortir des solidarités virtuelles, inscrites dans les lois et les discours mais, en réalité, trop souvent inopérantes sur le terrain, parce qu’imposées d’en haut. Car la solidarité est une valeur qui ne peut rester vivante et efficace que si elle est portée par une autre valeur, tout aussi importante, la responsabilité. Comment être tous réellement, pleinement solidaires, si nous ne nous sentons pas chacun également responsables des autres et du devenir de notre société ?

Solidarité et responsabilité sont deux principes qui guident l’action du CJD depuis sa création. Ils ont inspiré notre réflexion dans cette « lettre ouverte » qui est une invitation à inventer tous ensemble notre avenir.


Le rapport « Retraites, la vie devant soi » a été repris dans l’ouvrage,Vers un libéralisme responsable,44 propositions pour une économie plus humaine, Éditions d’Organisation, 2004.

Louise Guerre (2002)
Le 29-08-2013
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