Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

L’énergie du désespoir

J’étais adolescent quand est paru, en 1972, le rapport du Club de Rome (qui avait fait beaucoup de bruit à l’époque et qui est bien oublié aujourd’hui) intitulé en anglais « Les limites de la croissance » (The Limits to Growth), titre bien mal traduit en français par Halte à la croissance ?.

J’étais à peine plus vieux lorsqu’à l’élection présidentielle de 1974, l’agronome René Dumont, dans son pull-over rouge, fut le premier candidat « écologiste », sans parti derrière lui. Il obtint modestement 1,32 % des voix, mais son but était seulement d’utiliser les médias, dans le cadre un peu rigide des campagnes électorales de l’époque, pour nous faire comprendre, avec une pomme ou un verre d’eau, combien nos ressources naturelles étaient en train de s’amenuiser. Son score était-il si ridicule au regard de ceux obtenus par Dominique Voynet en 2007, 1,57 %, et Eva Joly en 2012, 2,31 %, soutenus par un parti organisé ?

Effondrement

Que disaient, en substance, l’homme et le rapport, alors que nous étions à l’apogée des Trente Glorieuses, cette période ininterrompue de forte croissance (une moyenne annuelle de 5 %) ? Des choses toutes simples : que notre terre avait ses limites et que si on mettait en rapport les croissances démographiques et économiques, le développement boulimique de nos besoins matériels, l’état des ressources naturelles non renouvelables - tant dans le domaine des matières premières que de l’énergie -, l’augmentation exponentielle des pollutions, la quantité restreinte des terres cultivables, les réserves en eau douce, et quelques autres paramètres essentiels, l’effondrement de notre système était, à terme, inévitable. A terme, parce que le rapport du Club de Rome[1], contrairement à ce qui a souvent été dit pour le décrier, ne prédisait pas de date pour la catastrophe, mais analysait des scénarios possibles à partir des données du moment.

Il n’a d’ailleurs pas été produit par ledit Club, qui réunissait des scientifiques, des économistes, des fonctionnaires internationaux préoccupés par la complexité grandissante des problèmes qui se posaient à nos sociétés, mais commandé par lui à une équipe de chercheurs du MIT (Massachussetts Institut of Technology). Ces chercheurs, qui sont un peu les précurseurs de ceux du GIEC, mais qui étaient alors beaucoup moins nombreux, n’ont donc fait aucune prédiction définitive. Ils ont construit des modèles qui ont abouti, pour eux, à une prévision évidente : tant que notre modèle de société repose sur la croissance économique (qui, dans ce modèle, va de pair avec la croissance industrielle), l’effondrement est inévitable avant 2100, quelle que soit, par ailleurs, l’évolution des autres hypothèses (natalité, productivité, pollution, technologies…), cette date pouvant se rapprocher si les autres paramètres s’aggravent.

Finitude

Pour autant, ces scientifiques n’ont absolument pas préconisé l’arrêt de la croissance ou l’engagement dans la décroissance, ces choix relevant pour eux de la politique et d’un débat de société. Ils alertaient simplement sur le fait que, dans un monde fini, la croissance reposant sur l’exploitation sans réserve de ressources non renouvelables à l’échelle de la vie humaine (il a fallu quelques milliards d’années pour les produire) trouvera inéluctablement ses limites physiques et que, si l’on ne change pas de modèle, ce moment se rapproche inexorablement.

Cette idée, qui se prouve scientifiquement, mais qui relève aussi, finalement, du bon sens, ne fut ni entendue, ni acceptée dans ces années de joyeuse débauche consommatrice qui virent pourtant, en 1974, le premier choc pétrolier. Pire, beaucoup s’en moquèrent, caricaturant les conclusions du rapport en en faisant un brûlot millénariste prédisant la fin du monde pour l’an 2000 ou en prétendant qu’il voulait faire notre salut malgré nous en nous interdisant de consommer. Les économistes, qui se trompent toujours dans leurs prévisions et ne voient jamais aucune crise venir, le condamnèrent au motif que ses hypothèses, notamment en matière de ressources pétrolières, semblaient être contredites par la réalité et la découverte de nouveaux gisements. Mais c’est surtout qu’ils étaient et sont toujours incapables d’imaginer un système économique fonctionnant différemment de celui qu’ils connaissent et dont ils refusent désespérément de voir le délitement.

Temps perdu

Il aura donc fallu 40 ans pour que se fasse la prise de conscience que nous allons peut-être rencontrer un problème de ressources et de pollution. L’original au pull rouge, les illuminés du Club de Rome et les incompétents du MIT n’avaient sans doute pas tout à fait tort. On constate même, avec le recul, que la plupart des hypothèses d’évolution des différents paramètres qu’ils avaient retenus sont globalement confirmées par la réalité, malheureusement. La situation n’a donc fait qu’empirer et quatre précieuses décennies ont été gâchées.

On pourrait donc se réjouir que l’on parle enfin, en haut lieu, de s’engager dans une transition énergétique qui devrait être totalement accomplie à l’horizon 2050, d’ici 40 ans, justement… Malgré le temps perdu, on se donne le temps. Comment faire autrement ? On ne change pas radicalement de modèle socio-économique aussi facilement.

Personnellement, c’est là que je reste quelque peu inquiet et que je me demande si le message des précurseurs des années 1970 a réellement été entendu. Nos responsables politiques nous vendent cette transition d’abord comme un nouveau « levier de croissance », créateur de richesses et d’emplois (je cite ici la Synthèse des travaux du débat national sur la transition énergétique, mais c’est un argumentaire qui revient prioritairement dans la bouche de nos gouvernants). Certes, ce discours strictement économique qui vante les mérites de la fameuse économie verte s’accompagne de considérations sociétales qui évoquent plus de solidarité, de justice sociale, de démocratie et fait miroiter le développement d’un autre modèle de société.

Mensonge

Mais pour nos dirigeants comme pour nos économistes, la croissance économique reste le « moteur » indispensable du « progrès », et, pour peu qu’elle se verdisse un peu, la solution à tous nos maux. Pour ceux qui réfléchissent un peu plus loin que la prochaine élection, pour les scientifiques du MIT, hier, pour ceux du GIEC, aujourd’hui, la croissance, de quelque couleur qu’elle soit, est le problème, pour la simple raison, parfaitement mathématique et dénuée de toute idéologie, que les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel et que l’on ne peut pas croître à l’infini.

Prétendre donc retrouver la croissance en préservant l’environnement et les ressources naturelles est un mensonge. Tout le monde, au fond, le sait. Si nous ne commençons pas à nous limiter volontairement aujourd’hui, nous y serons brutalement contraints demain. Mais quel (ir)responsable aura le courage de le reconnaître. Il ne faut pas désespérer Billancourt et encore moins Neuilly.

Pourtant, il serait possible de vivre au moins aussi bien qu’aujourd’hui sans cette obligation de croissance qui détruit désormais la vie de beaucoup d’entre nous. Mais cela nécessite, en effet, de nous « déséconomiser » la tête, de nous désintoxiquer des objets matériels dont nous faisons un usage compulsif et de sortir d’une vision industrielle du monde. Cette transition vers des modes de vie plus sobres nous demanderait de faire preuve d’une énergie sociale et individuelle considérable pour transformer notre appauvrissement matériel en richesse humaine. L’énergie du désespoir ?



[1] Merci à l’article de Jean-Marc Jancovici, « Qu’y a-t-il donc dans le rapport du Club de Rome ? », publié sur son site et qui m’a rafraîchi la mémoire pour écrire ce blog.

Claude-Jean Desvignes
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