Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Un peu d’humanité(s) dans l’entreprise ( 2e partie : Pour le plein emploi… de l’intelligence générale )

L’entreprise a besoin de littéraires. Non pas parce que la mode est à la diversité dans l’entreprise, mais parce que l’entreprise meurt de son uniformité. En quoi les littéraires participent-ils à régénérer nos organisations ?

« Ce que l’on jugeait essentiel d’enseigner à la jeunesse, c’était l’exactitude de la langue et ses ressources expressives, le maniement de la pensée, sa profondeur et son élévation, les leçons de l’histoire et les actions des hommes : tout cela, on l’apprenait en étudiant minutieusement, souvent en retenant par cœur, des œuvres littéraires[…]. Ces œuvres littéraires étaient des œuvres du passé : les poèmes homériques quand les tragédies d’Euripide étaient les nouveautés de la saison, les tragédies d’Euripide à l’époque hellénistique, la littérature de la fin de la République et de l’époque augustéenne dans l’empire finissant, les lettres latines dans la France médiévale et moderne, les fables de La Fontaine à l’aube du XXe siècle, etc. Cet apprentissage par les lettres, cette formation de l’esprit par les lettres, fondés sur la conviction que l’on devient soi-même et que l’on s’arme pour la vie par une confrontation avec les grands textes du passé, et par une confrontation personnelle, en les lisant, en les traduisant, en les comprenant, en les commentant, en les imitant par soi-même, c’est ce qu’on appelait naguère "faire ses humanités" » explique l'illustre philosophe français, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, Michel Zinc dans son ouvrage Les Humanités et la Formation de l'Esprit. 

MARGINAUX

Mais alors, la question se pose : une telle formation de l’esprit existe-t-elle encore ? Elle semble avoir disparu. Faut-il s’en plaindre ? Soyons cyniques. A quoi les littéraires peuvent-ils servir dans une société qui préfère – et de loin - les chiffres aux lettres ? Les littéraires ne sont bons qu’à squatter à vie quelques places dans l’éducation nationale, ou à garnir le rang des théâtreux ou saltimbanques en tout genre. Ils ne rapportent rien ; ils coûtent. Alors que la période est au serrage de ceinture, à l’austérité et au bon usage des deniers publics, se pencher sur le sort de ce que d’aucuns considèrent comme des parasites allie le futile à l’inacceptable. Alain Etchegoyen, avec ironie, revient sur ce type de reproches. « Du poète maudit aux représentations chevelues, les littéraires n’en finissent pas d’être identifiés à des marginaux. La société se les paye comme un luxe, tribut obligé de la démocratie, des droits de l’homme et de la tolérance. Littéraires qui êtes aux cieux, restez-y et nous, nous resterons sur la terre où nous produirons les richesses qui serviront à vous subventionner ».

Les choses semblent aujourd’hui évoluer dans le bon sens. Les préjugés tombent lentement. Les recruteurs s’ouvrent progressivement aux profils autrefois jugés « atypiques », un qualificatif qui justifie encore trop de refus. Signalons par exemple une belle initiative, l’opération Phénix, qui vise à rapprocher ces deux mondes qui trop souvent s’ignorent mutuellement.

VALEUR AJOUTÉE

Mais concrètement, que peuvent apporter les littéraires au monde de l’entreprise ? Pour utiliser le jargon économique, quelle valeur ajoutée les peuvent-ils apporter à l’entreprise ? L’esprit de synthèse, des compétences rédactionnelles, des aptitudes à la communication, une sensibilité aux nuances,une capacité d’étonnement et de questionnement, le sens critique, une habilitée à bien argumenter, le refus du manichéisme et du simplisme, des connaissances linguistiques alliées à un goût pour l’interculturalité…

Génération X, Y ou Z qu’importe ! La révolution numérique ne vient pas remettre en cause tout cela, bien au contraire. Ces qualités sont intemporelles, valables pour la construction personnelle de tout individu. Edgar Morin résume cela admirablement : « L’éducation doit favoriser l’aptitude naturelle de l’esprit à poser et à résoudre les problèmes essentiels et, corrélativement, stimuler le plein emploi de l’intelligence générale. Ce plein emploi nécessite le libre exercice de la curiosité, faculté la plus répandue et la plus vivante de l’enfance et de l’adolescence, que trop souvent l’instruction éteint et qu’il s’agit au contraire de stimuler ou, si elle dort, d’éveiller ». L’instruction est en effet trop souvent encore portée vers l’accumulation des connaissances, alors que c’est cette curiosité qu’il faut stimuler, que ce sont les conditions du « plein emploi de l’intelligence générale » qu’il s’agit de créer.

· Edgar Morin, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Seuil, 1999

· Alain Etchegoyen, Le capital lettres : des littéraires pour l’entreprise, François Bourin Editeur, 1990.

· Michel Zink, Les humanités et la formation de l’esprit.

Lionel Meneghin
Le 27-09-2013
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