Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Les radins du stade

Je ne sais pas si la taxe de 75 % sur les très hauts salaires, qui vient d’être votée, est vraiment opportune. Elle est certainement plus symbolique qu’efficace puisqu’elle ne devrait rapporter que 210 millions d’euros par an sur deux ans. Que pèse ce petit demi-milliard face au déficit budgétaire récurrent et à la dette nationale ?

Mais enfin, c’était une promesse électorale et on ne peut pas reprocher au président de la République de tenir au moins celle-ci, lui qu’on accuse par ailleurs de se renier continûment. Et puis, un pays ne vit pas que de petits calculs, il a aussi besoin de symboles et cette taxe se veut la marque d’une certaine solidarité en période difficile en rappelant, en même temps, que, peut-être, certains touchent des rémunérations indécentes, pas toujours justifiées.

Corporatisme

A cet égard, la réaction des footballeurs et de leurs clubs, qui font du lobbying depuis des mois pour en être exonérés, me paraît extrêmement choquante et, à sa manière, elle aussi très symbolique de notre époque d’égoïstes profonds.

C’est d’abord une réaction violemment corporatiste de défense d’intérêts très particuliers, comme on en voit à chaque nouvelle mesure qui veut changer le statu quo.

Il y a 30 ans la « marche des beurs » avait débouché sur le slogan « Touche pas à mon pote », empreint de générosité et d’universalisme. Par un sinistre retournement des choses, le slogan est aujourd’hui détourné par chaque corporation au service de sa propre cause. « Touche à mon foot », « touche pas à mes subventions », « touche pas à mon agriculture », « touche pas à la famille », « touche pas à ma retraite ou à ma sécu », « touche pas à mes acquis », « touche pas à mon foulard », ne touchons à rien de peur de déclencher l’ire d’une profession, d’une communauté ou d’un lobby…

Carton rouge

Suivent alors, si on est dans le domaine de la défense des intérêts économiques, toujours les mêmes arguments.

D’abord l’emploi. Tout impôt, toute mesure sociale, tout changement de statut sont immédiatement réputés devoir supprimer des emplois. C’est à ce titre, par exemple, que les cabaretiers-restaurateurs s’insurgent contre une hausse minime de leur TVA (de 7 à 10 %) après en avoir obtenu une baisse considérable du gouvernement précédent (de 19,6 à 5,5 %) en promettant justement de créer des dizaines de milliers d’emplois (ce qu’ils n’ont évidemment pas fait, préférant empocher directement la différence). C’est aussi pour cette raison que les politiques n’osent pas réformer le mille-feuille administratif de notre pays : supprimer un échelon territorial, regrouper des communes serait supprimer des emplois : pas touche !

Mais quand les clubs de foot et la fédération nationale parlent de faire grève pour défendre l’emploi, ça ressemble à un mauvais tacle et je sors le carton rouge. Selon les spécialistes, il y a, en France, une cinquantaine de joueurs concernés et moins de quinze clubs. Ça ne fait pas beaucoup d’emplois à préserver et je ne suis pas sûr que les clubs auront besoin de se séparer de leurs joueurs millionnaires…

Mercenaires

Ensuite, on voit ressortir la ficelle de la concurrence internationale et de la fuite, non pas ici des cerveaux, mais des jambes. La plupart des pieds argentés qui tricotent sur nos pelouses hexagonales sont des mercenaires qui se vendent au plus offrant. (Zlatan Ibrahimovic, le bien nommé – puisque son prénom veut dire « doré » - est, par exemple, suédois d’origine serbo-croate, jouant à Paris après être passé par des clubs italiens et espagnols). Je ne pense pas que la taxe, payée d’ailleurs par leur club, aura la moindre influence sur leur décision de jouer ici ou là.

Enfin, on brandit la menace de la faillite des entreprises, en l’occurrence des clubs. Et bien sûr, on met en avant les « petits » clubs qui vont souffrir, comme les richissimes céréaliers et betteraviers de la Beauce poussent sur le devant de la scène les éleveurs en difficulté pour empêcher toute réforme de la PAC (qui leur bénéficient plus à eux qu’aux éleveurs).

Alors, voici que le « petit poucet » Guingamp va devoir payer 50 000 euros pour « son » millionnaire et que ça risque de le mettre en difficulté. J’ai une suggestion. Les dirigeants n’ont qu’à baisser le salaire dudit millionnaire à 999 999 euros pendant deux ans (quitte à rattraper ensuite) et tout ira bien. J’ai cependant du mal à comprendre que lorsqu’on paye quelqu’un plus d’un million par an, on ne puisse pas trouver 50 000 euros supplémentaires. Ou alors, il faut recruter moins cher. Il y a un problème de gestion.

Quant au Beauceron de l’affaire, ou plutôt au Qatari, le PSG donc, reconnaissons lui la pudeur de ne pas protester. C’est pourtant lui qui va débourser le plus avec ses 20 joueurs sur 22 et son entraîneur (il y en a deux qui doivent se sentir lésés) qui dépassent – largement – le million annuel (Zlatan, susmentionné, est payé 14 millions, sans compter les recettes publicitaires et autres primes). Les experts disent que ça va coûter au club 20 millions d’euros (la taxe étant quand même plafonnée à 5 % du chiffre d’affaires). Quand on est capable de débourser plus de 100 millions pour acheter un joueur, c’est, en effet, supportable.

Déshonneur

En derniers recours, on avance encore un argument plus spécifique du football ou du sport de haut niveau : « Vous comprenez, ces jeunes n’ont que 8 ou 10 ans pour faire leur carrière et gagner de l’argent. Après la trentaine, c’est fini ». Certes, les pauvres… Faisons juste un petit calcul. Supposons qu’en moyenne ces joueurs de Ligue 1 gagnent une vingtaine de millions d’euros pour dix ans à courir après un ballon (fourchette basse) et que l’État leur en prenne la moitié. Ça leur en laisse quand même 10 pour commencer une nouvelle vie à 30 ans. Beaucoup se contenteraient de ces 800 ans de Smic pour les 5 ou 6 décennies qui leur restent à passer sur cette bonne terre.

Décidément, le milieu du foot français se serait honoré d’accepter cette « contribution exceptionnelle de solidarité » sans broncher au lieu de ces gesticulations ridicules pour faire valoir ses « droits » à y échapper. Cela aurait même été pour lui l’occasion de redorer (si j’ose dire) son image, écornée par des scandales divers et des résultats médiocres, en reconnaissant que cet effort de 44 millions d’euros lui paraissait normal en temps de crise et peu de chose au regard des 4 milliards et demi de chiffre d’affaires que génère ce secteur.

Claude-Jean Desvignes
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