Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Et qu’est-ce que vous payez, Madame Sourd, comme impôt ?

En cette époque de l’année, je reçois souvent des coups de téléphone d’officines « bienveillantes » qui se préoccupent de ma charge fiscale et se proposent de l’optimiser :

- Bonjour, je suis Paul Laréduc, de la société K4PMG (KiPayePlusPeutPayerMoinsGogol). Vous êtes bien Monsieur Desvignes, à la tête de l’entreprise Pakéo ?

- Oui, c’est moi ! (Comment le sait-il ? Encore un coup de Google qui a vendu mes coordonnées.)

- Je suis très heureux de vous annoncer qu’un de nos consultants est dans votre ville et souhaite vous rencontrer pour vous conseiller, sans engagement, sur les possibilités d’alléger vos impôts en tenant compte de toutes les dispositions légales offertes par la nouvelle loi de finances.

La phrase est un peu alambiquée, mais Paulo Laréduc ne peut pas me dire d’emblée comment je pourrais, grâce à lui et à ses savants montages off-shore, aller planquer ma fortune – qu’il suppose immense – sous les bananiers d’une île paradisiaque.

- Je vous remercie, ça ne m’intéresse pas.

J’essaie de rester poli, ce pauvre Paul n’est que l’employé d’un centre d’appel mis momentanément au service d’un cabinet de spécialistes de l’évasion fiscale. Il me rappellera peut-être un jour pour me proposer d’installer des panneaux solaires sur mon toit ou pour m’offrir un magnifique cadeau si je me rends dans le magasin de meubles voisin. Mais le bougre insiste, continuant à réciter son texte en feignant l’étonnement. Il pense avoir mis le pied dans la porte (c’est une image qui date du temps où les voyageurs de commerce se déplaçaient jusque chez vous. Je sais bien qu’un téléphone n’a pas de porte).

- Comment Monsieur Desvignes, vous ne voulez pas réduire vos impôts ? Vous ne trouvez pas qu’ils ont beaucoup trop augmenté ces derniers temps ?

Et c’est là que je sors ma botte de Nevers pour lui porter l’estocade :

- Eh bien non, Monsieur Troudlasécu, je suis très content de payer des impôts et je ne pense pas que j’en paye trop.

En général le coup fait mouche. Le brave Paul est déstabilisé, ce type de réponse ne doit pas faire partie de celles qui sont listées dans son guide d’entretien. Il bafouille :

- Mais tout de même, Monsieur Vigneron, pardon Monsieur Delatreille, euh, Delavigne, tout le monde aimerait payer moins d’impôts !

- Pas moi. Je gagne bien ma vie et trouve tout à fait normal de payer des impôts. Dans la période difficile que nous traversons, ça ne me gêne nullement de contribuer un peu plus à la solidarité commune.

Victoire post mortem

Le silence qui suit est le signe d’un ébahissement cette fois tout à fait réel. Je sens mon interlocuteur profondément troublé par ma réponse. Ce n’est plus le représentant appointé par une société qui veut faire son beurre en m’aidant à gruger le fisc qui réagit, mais l’individu lui-même qui semble ne pas comprendre qu’on puisse vouloir payer ses impôts, tous ses impôts. Il ne sait plus que dire tant sa conception de son propre rapport à l’impôt est bouleversée (alors que sans doute lui-même n’en paye pas beaucoup). Il ne peut que raccrocher en s’excusant de m’avoir dérangé.

Nous en sommes là. Ronald Reagan et Margaret Thatcher ont gagné, post mortem. Le discours qu’ils ont entonné il y a quarante ans est devenu dominant : l’impôt est désormais mauvais, la source de toutes nos difficultés, le frein à la croissance et même, on n’en est pas une ânerie près, le responsable de la crise, ou du moins ce qui nous empêcherait d’en sortir. Le lobbying (riche) des pourfendeurs de l’impôt a réussi à transformer son intérêt personnel en vulgate populaire. Tout le monde semble penser désormais que nous payons tous trop d’impôts. Même ceux (plus de la moitié des foyers) qui en sont dispensés semblent craindre leur hausse…

Pourtant, résultat de ces discours anti fiscaux, l’impôt sur le revenu (IR) – celui qui me vaut la sollicitude de Paul Laréduc et de ses congénères – n’a cessé de baisser en France depuis un demi-siècle. A la sortie de la Seconde Guerre mondiale, son taux marginal (sur la tranche la plus élevée) était de 60 %. Il est monté à 65 % au début des années 1980, pour ne cesser depuis de descendre et arriver à 40 % au milieu des années 2000 et remonter en 2013 à 45 % (pour les foyers qui gagnent plus de 150 000 euros).

Ainsi, depuis 1986, l’IR est passé, en proportion, de 4 à 3 % du PIB. Si les taux de l’époque avaient été maintenus, l’État bénéficierait de 20 milliards de recettes supplémentaires, soit près de 30 % de manque à gagner. En 2013, l’IR aurait rapporté, dans ce cas de figure, 92 milliards au lieu de 72.

Faire croire, donc, que nous sommes étranglés par l’impôt direct est un mensonge et une imposture que seuls ceux qui ont le plus profité de la baisse, les 3 ou 4 % de contribuables qui ont les revenus les plus élevés, ont intérêt à entretenir. Il est scandaleux qu’ils aient réussi à entraîner nombre de nos concitoyens dans une croisade dont ces derniers sont en réalité les victimes.

Grain à moudre

Car il a bien fallu compenser cette diminution des rentrées par d’autres prélèvements. Cela nous a valu la multiplication de taxes en tous genres et le yoyo de la TVA qui est devenue la variable d’ajustement des ressources fiscales. Ces taxes ont le double mérite d’être quasi invisibles – elles sont prélevées à la source – et d’élargir à tous l’assiette des prélèvements, donc de rapporter plus. Les thuriféraires de la baisse d’impôt ont réussi l’exploit de faire payer ce qu’ils ont gagné dans l’opération par les moins riches. Ce sont eux aussi qui s’abritent douillettement dans les niches fiscales quand ils ne s’évadent pas vers des cieux non imposables.

Faisant de fait partie de ces privilégiés, puisque j’ai la chance d’avoir de bons revenus, j’en éprouve une certaine honte (pas de gagner de l’argent, mais de me trouver en mauvaise compagnie) et l’on comprendra que je refuse de m’associer à leurs manipulations d’opinion et de capitaux. Au nom d’une certaine idée de la justice sociale, je tiens à contribuer au bien commun à la hauteur de mes capacités contributives. Cela me semble la moindre des choses.

Il faut lutter avec force contre toutes ces tentatives de dévalorisation de l’impôt engagées avec succès par les ultralibéraux qui ne croient qu’au chacun-pour-soi. Avant de se demander si la pression fiscale est trop forte dans notre pays, il faut s’interroger sur ce à quoi elle sert : quels services publics voulons-nous, quel système de santé ou de solidarité, quelle éducation nationale, quelles infrastructures ? Si nous en voulons moins, alors, certainement, nous payons trop. Si nous en voulons plus – ce qui est revendication récurrente de nos compatriotes -, alors peut-être n’en payons-nous pas assez. Et s’il fallait mener un combat pour « l’optimisation fiscale », ce serait non pas pour échapper à l’impôt, mais pour renforcer son efficacité et faire en sorte qu’il soit mieux utilisé, qu’il subisse moins de pertes en ligne. C’est là, me semble-t-il, qu’il y a du grain à moudre.

Claude-Jean Desvignes
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