Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Bonne année, les robots !

Les responsables de Foxconn, la société chinoise qui produit notamment les iPhone d’Apple, semblent envisager très sérieusement de remplacer ses 1,2 ou 1,3 million d’employés par des robots d’ici la fin de 2014. Certes, disent-ils, les robots coûtent bien plus cher à l’achat (au moins l’équivalent de 10 ans de salaire d’un ouvrier), mais, précise un cadre de l’entreprise, « ils fournissent manifestement un bien meilleur travail que nos ouvriers qui manquent de docilité et de rigueur » (source : article Wikipédia sur Foxconn). Et en plus, ces idiots d’ouvriers, qui travaillent plus de 60 heures par semaine, vivent dans des conditions que certains estiment ressembler à un camp de travail forcé et sont payés au lance-pierre, ont le mauvais goût, parfois, de se suicider et de nuire ainsi à l’image de Foxconn qui se veut une des entreprises technologiques les plus puissantes et les plus compétentes sur Terre.

L’idéal, pour ces nouveaux riches qui ont fait leur fortune sur le dos de compatriotes réduits en esclavage, est donc désormais de s’en passer. Leur rêve, des usines sans ouvriers, sans cette vulgaire main-d’œuvre humaine, maladroite, désobéissante, sale, inefficace et revendicatrice. Les robots, eux, jusqu’à présent, ne se suicident pas, ne se mettent pas en grève, ne demandent pas d’augmentation ni de droits sociaux, n’ont pas de famille à nourrir. Ils peuvent travailler 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, et ils ferment leur gueule. Tout juste leur arrive-t-il de tomber en panne de temps en temps, mais il suffit d’inventer des robots réparateurs pour que tout se passe dans la tranquillité d’usines où les seuls humains qui subsisteront seront les dirigeants qui viendront pour empocher les bénéfices (conséquents).

Serfs et seigneurs

De l’autre côté du Pacifique, dans la Silicon Valley californienne, si l’on en croit le récent reportage d’un journaliste du Monde, Xavier Delaporte, la situation n’est pas très différente, même si elle plus « soft » en apparence. « Les ordinateurs, écrit-il, à mesure qu’ils sont plus performants, effectuent le travail anciennement dévolu à la classe moyenne, scindant la société en deux : une oligarchie très riche dont les compétences sont complémentaires à celle des machines et le reste, une sorte de prolétariat vivotant de petits boulots précaires. Une situation que certains économistes comparent au Moyen Âge, un monde avec quelques seigneurs et d’innombrables serfs. » Aux États-Unis, après la disparition des emplois manufacturiers, dans les années 1990, au profit de la Chine, justement, ce sont les cadres intermédiaires, les employés du tertiaire qui sont eux aussi remplacés par des machines, plus dociles, plus rigoureuses et, ici, beaucoup moins chères (un ordinateur coûte dix fois moins qu’un salaire annuel de cadre).

Est-ce là le monde formidable que les élites techno-économiques nous préparent ? Est-ce cela qui va nous arriver en Europe ? Dans ce cas, Monsieur le Président, il vous sera bien difficile d’inverser la courbe du chômage… Toute votre bonne volonté et même le volontarisme qui semble, selon certains, vous manquer n’y suffiront pas. Si ceux qui tirent aujourd’hui les ficelles de l’économie mondiale votent pour les robots, vous n’y pourrez pas grand-chose. D’autant plus qu’ils sont soutenus par la communauté des banquiers et des financiers (vos ennemis déclarés, je crois) qui se réjouissent sans états d’âme des plans sociaux qui les débarrassent de ces travailleurs qui sont décidément trop payés et les privent de juteux profits.

Création destructrice

La lutte contre le chômage apparaît ainsi de plus en plus comme une lutte perdue d’avance puisque l’économie actuelle, dans son délire de rentabilité à court terme, a de moins en moins besoin de main-d’œuvre. Les technologies, qui nous promettaient un nouvel avenir industriel, créent en réalité beaucoup moins d’emplois qu’elles n’en suppriment. La destruction créatrice, chère à Schumpeter, nous entraîne dans une spirale négative. L’automatisation de la planète rend les hommes de plus en plus inutiles, économiquement parlant.

Quelque chose m’intrigue, cependant, dans le raisonnement (mais raisonnent-ils vraiment au-delà de leur porte-monnaie ?) de ceux qui ne rêvent plus que d’une économie robotisée, à l’abri des impedimenta humains. Monsieur Foxconn, messieurs les geeks de la Silicon Valley qui va acheter vos inventions merveilleuses, vos extraordinaires produits technologiques si les misérables que vous avez renvoyés de vos usines et de vos entreprises n’ont plus les moyens de les acheter ? Que ferez-vous, vous qui représentez moins de 1% de la population et possédez les deux tiers des richesses, quand vous aurez fini de vous vendre entre vous, devenus seuls solvables, des biens dont vous serez saturés ? Quand chacun d’entre vous aura cinq voitures de luxe, dix Smartphones dernier cri, dorés à l’or fin et incrustés de diamants, et quelques villas dans les plus beaux endroits du monde, comment continuerez-vous à produire et pour qui ?

Peut-être serez-vous obligés de payer vos robots et vos ordinateurs pour qu’ils vous achètent ce qu’ils fabriquent ? Vous en reviendrez à la logique du brave Henry Ford, il n’est pas sûr que vous aurez gagné au change. Les robots peuvent se montrer très exigeants, si l’on en croit les romans de science-fiction…

Utopie

Mais, pourquoi pas, au fond, remplacer le travail humain par celui des robots. C’était déjà le souhait de Paul Lafargue, dans son « Droit à la paresse », écrit à la fin du XIXe siècle. Il voyait dans le développement des machines la possibilité pour les hommes de ne plus travailler. La suite ne lui a pas donné raison puisque les machines nous ont plutôt asservis que nous les avons asservies. Peut-être le XXIe siècle pourrait-il rendre cette utopie possible ?

Pour cela, il faudrait changer notre rapport au travail et ne plus faire de celui-ci le prétendu moteur de l’économie et encore moins l’horizon indépassable de nos vies. Les automates produiraient les biens courants indispensables et nous, enfin délivrés du labeur quotidien, nous pourrions vivre pour nous-mêmes, nous consacrant à la beauté, à l’amour, aux relations (harmonieuses) avec les autres. Grâce aux robots, l’économie serait vraiment au service de l’homme. En ce début d’année, il est permis de faire des vœux et de rêver un peu.

Claude-Jean Desvignes
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