Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Apartheid économique


Les 1 % des personnes les plus fortunées de la planète se partagent près de la moitié des richesses mondiales, les 99 autres pour cent se contentant de l’autre moitié. Cette information n’est pas nouvelle. Elle vient de ressortir à l’occasion du Forum de Davos, qui réunit justement les puissants du monde entier, dans un rapport du Forum économique mondial qui considère « le fossé persistant entre les revenus des citoyens les plus riches et ceux des plus pauvres […] comme le risque susceptible de provoquer les dégâts les plus graves dans le monde au cours de la prochaine décennie ». Un risque plus grave, ajoute le rapport, que les dérèglements climatiques, que le chômage, que les cyberattaques…

Et pourtant, rien ne se passe, aucune mesure sérieuse n’est prise pour tenter de réduire l’abîme qui sépare les riches et les pauvres. La crise, pourtant provoquée par l’incurie et le cynisme des plus riches, leur a encore permis de creuser cet écart : aux États-Unis, les 1 % ont confisqué 95 % de la croissance qui a suivi la crise financière, tandis que les plus pauvres ont continué à s’appauvrir. Et la situation est partout pareille, y compris en France.


Scandale

Ces chiffres, cette situation constituent un scandale absolu, au sens étymologique du terme : une pierre d’achoppement, un obstacle au développement du monde. L’intérêt du rapport du Forum économique mondial est qu’il ne dénonce pas ces inégalités extrêmes sous l’angle moral, mais comme un dysfonctionnement radical susceptible de créer un risque « systémique » pour l’économie mondiale qui peut aboutir à son effondrement. Autrement dit, à force d’accaparer maladivement et sans retenue toutes les ressources, les magnats de la finance sont en train de détruire le système qui les a faits rois et entraîneront tous les autres dans leur chute.

Malgré les alertes de plus en plus nombreuses, ces « génies » des affaires semblent incapables de ralentir leur course folle à toujours plus d’argent et se comportent, pour la plupart, comme des imbéciles qui refusent de voir qu’ils courent d’abord à leur propre perte. Comment un tel aveuglement est-il possible ? Il rappelle celui de la noblesse arc-boutée sur ses privilèges à la veille de la Révolution française : tant que ça tient, on garde tout. On est au-delà de la prétendue rationalité économique. L’attitude intelligente serait de céder un peu pour conserver l’essentiel. Accorder quelques miettes permettrait de rétablir un certain équilibre. Mais l’affaire n’est pas rationnelle, elle est symbolique : les très riches, désormais, se représentent comme faisant partie d’un monde à part.


Révolte

C’est en réaction à la « révolte des masses » qui a animé le XXe siècle que, selon le sociologue américain Christopher Lasch, s’est mise en place, à la fin de ce même siècle, une « révolte des élites » qui ne se sont plus senties solidaires du peuple[1]. Les membres de ces élites sans frontières, déterritorialisées, adeptes des paradis fiscaux, utilisant pleinement les facilités permises par la dématérialisation numérique, se jouant des lois nationales, finissent par se considérer comme radicalement « différents » des autres, du reste de la population. Habitant le seul royaume de leur immense fortune, ils ne reconnaissent pas les règles des pays où ils sont toujours de passage, ils s’affranchissent de toutes les obligations civiques (d’où, chez eux une pratique de l’évasion fiscale organisée, généralisée et « normale » : pourquoi contribuer au financement de systèmes sociaux dans lesquels ils ne se reconnaissent pas, qui ne les concernent pas - mais dont ils savent, à l’occasion, profiter ?).


Supériorité

Une telle position n’est cependant durablement tenable que si ces hyper riches parviennent à se sentir réellement supérieurs aux pauvres. Elle doit être justifiée par le fait que ceux qui en bénéficient le méritent plus que les autres. Comment, en effet, faire admettre que, par exemple, les patrons des grandes entreprises doivent être toujours plus payés – même quand celles-ci sont en difficulté – quand les salariés coûtent, eux, toujours trop cher ? Cela ne peut « s’expliquer » que par une différence de « nature » entre patrons et salariés. Les premiers valent, par essence, beaucoup plus - jusqu’à 500 voire 1 000 fois plus, en termes de rémunération – que les seconds. Ils sont une sorte de « race » à part, arrivés là grâce à des qualités intrinsèques que les autres n’ont pas.

Ou plutôt, si les autres ne sont pas à leur place, c’est qu’ils sont inférieurs et que finalement, ils « méritent » de rester en bas, dans le caniveau, comme eux méritent de dominer le haut du pavé. Si les « petits » n’y arrivent pas, c’est qu’ils n’en sont pas capables, n’en ont pas les moyens, c’est de leur faute. Où est le problème ? Et pourquoi les aider ? Cela ne servirait à rien. Leur succès, à eux, les puissants, n’a rien à voir avec le hasard, la chance, l’héritage, le contexte familial, la possibilité de faire ou non des études, mais simplement parce qu’ils sont plus forts. Dans leur façon de (se) penser, chacun est ainsi à sa place et il n’y a donc pas lieu de remettre en cause des privilèges qui ne sont pour eux que justice rendue à leurs talents.


Aristocratie

Nous ne sommes pas loin du darwinisme social qui veut, contre les thèses mêmes de Darwin, que les pauvres soient génétiquement, et irrémédiablement, inférieurs aux riches, comme les noirs, pour les tenants de l’apartheid, étaient considérés comme génétiquement inférieurs aux blancs (idée folle et totalement contraire aux données scientifiques qui, hélas, survit encore dans bien des têtes). Dès lors, lutter contre la pauvreté est peine perdue : les pauvres sont programmés pour le rester et les riches pour le devenir toujours plus.

Par une paradoxale perversion de l’histoire, la méritocratie qui, dans nos démocraties, avait pour but de remplacer l’aristocratie est aujourd’hui en train de la remettre en selle. Le système aristocratique était fondé sur la naissance : on naissait naturellement noble, serf, bourgeois ou paysan et on le restait. Le passage d’une classe à l’autre était presque impossible. La méritocratie veut, au contraire, que tout le monde parte à égalité (nous naissons tous « libres et égaux) et que chacun par son seul mérite puisse monter dans l’échelle sociale. Mais dès lors que le système méritocratique est accaparé par une classe qui estime qu’elle seule (et ses enfants) mérite son sort enviable et sa place en marge du bas peuple et que les autres, par nature, ne peuvent y avoir accès, on en revient à une conception aristocratique du monde, la domination de ceux qui s’autoproclament « les meilleurs ».

Faudra-t-il une nouvelle nuit du 4 août pour leur faire retrouver la raison ?



[1] Voir l’introduction du dossier « Peut-on être honnête et réussir ? », dans Philosophie magazine de février 2014 (n°76), pp. 48-49.

Claude-Jean Desvignes
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