Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Ex-croissance


Alléluia ! Hosanna ! Inch Allah ! Barbapapa ! Réjouissons-nous ! Crions victoire ! Débouchons le champagne ! Nous sommes sauvés… La progression du PIB français, pour l’année 2013, n’a pas été de 0,1 % comme prévu initialement, mais de 0,3 %. Trois fois plus, donc. Un véritable choc de croissance. Et tout le monde de se réjouir dans une belle unanimité, politiques et journalistes.

Bon, en tant que chef d’entreprise, je devrais me féliciter moi aussi de cette belle surprise, mais en tant que dirigeant responsable, je dois savoir garder la tête froide.


Chaos

Ma première surprise, ma première interrogation portent déjà sur ces fameux calculs prévisionnels qui servent notamment à établir le budget annuel national. Le gouvernement avait tablé sur 0,1 % et c’est finalement 0,3 % : une erreur de 200 %. Et c’est comme ça, chaque année. Le pourcentage d’écart entre les prévisions et la réalité est toujours énorme, dans un sens comme dans l’autre, en plus ou en moins. Il est certainement très complexe d’obtenir des chiffres exacts, surtout sur des taux aussi bas. Ne jetons pas la pierre aux prévisionnistes.

Mais le problème est que ces calculs initiaux servent de base à l’État, aux entreprises, aux banques, aux économistes, aux investisseurs pour établir leur « feuille de route » annuelle. Or, comme le rappelle la théorie du chaos, qui a tendance à régir nos économies, en ces temps troublés, une erreur infime dans l’évaluation des conditions initiales peut avoir de grandes conséquences au bout de la chaîne. C’est l’histoire du battement de l’aile de papillon dans mon jardin qui peut provoquer des ouragans sur la forêt amazonienne. D’autant plus qu’ici, il faut aussi tabler sur la fragilité psychologique de l’Homo economicus. Un taux à -0,1 %, on est en récession et tout le monde s’affole. Un taux à +0,1 %, la croissance frémit et les acteurs économiques retrouvent un peu d’optimisme…


Pinaillage

Précisément, c’est là mon deuxième sujet d’interrogation, ne sommes-nous pas là en train de pinailler sur des têtes d’épingle et de fêter un succès pour le moins modeste ? Rappelons que le PIB français se monte aujourd’hui à peu plus de 2 000 milliards d’euros. Une augmentation de 0,1 % représente donc 2 milliards et de 0,3 %, 6 milliards. C’est toujours bon à prendre, mais c’est une paille au regard du seul déficit du budget de l’État qui est de 75 milliards pour la même année 2013. L’amusant est d’ailleurs que les dépenses publiques entrent pour une bonne part dans cette augmentation du PIB.

La vulgate économique prétend qu’une réelle réduction du chômage demanderait une croissance annuelle d’au moins 3 %. C’est donc ce chiffre qui est en ligne de mire pour tous nos gouvernants et qui revient comme une antienne. Or, depuis 1980, depuis 33 ans, il n’a été atteint ou dépassé que 5 fois (1988,1989, 1998, 1999, 2000). Aujourd’hui, avec 0,3 %, dix fois moins, on est donc loin du compte. Le chômage n’est pas près d’être résorbé. Il conviendrait peut-être enfin d’arrêter d’invoquer le retour illusoire à la croissance des Trente Glorieuses, qui était l’exception, pour traiter différemment le problème du chômage. Le lien emploi-croissance est rompu, par défaut de celle-ci. Il faut l’admettre et accepter de réfléchir à des solutions nouvelles.


Religiosité

En fin de compte, c’est l’idée même de croissance qui me semble désormais poser question. C’est une remise en cause difficile pour un responsable d’entreprise élevé à son lait, mais que je crois nécessaire. Nous parlons sans cesse de croissance, nous prophétisons sa renaissance, nous lui dressons des autels, nous lui sacrifions nos augmentations de salaire, nos charges sociales et nos remboursements de sécurité sociale, nous nous serrons la ceinture pour qu’elle revienne, nous la prions, nous espérons tout d’elle, nous en attendons un retour au paradis perdu. Nous la divinisons. Elle, pourtant, reste, comme Dieu, sourde à nos invocations, inatteignable, invisible, lointaine, inexistante peut-être. Et si, comme le Dieu de Nietzsche, elle était tout simplement morte ? S’il fallait que nous nous libérions de sa suprême absence pour penser notre avenir autrement que dans sa religion, que sous son empire ?

Je sais bien qu’ailleurs, en particulier dans les pays émergents, elle paraît encore bien vivante. Mais pour combien de temps ? Car il s’agit d’une croissance de rattrapage. On oublie, à ne regarder que les taux, qu’il est plus facile de faire 10 % de mieux quand on part de très bas que lorsqu’on est déjà au plus haut de la consommation, comme c’est notre cas en France. Dès que des pays se rapprochent de notre standard, ils ralentissent. Déjà la Chine et le Brésil semblent s’essouffler. Quant aux pays développés qui affichent une croissance un peu plus élevée que la nôtre, ils ne l’obtiennent, justement, que grâce à celle des pays en développement, souvent en en exploitant scandaleusement la main-d’œuvre.


Tumeur

Si la croissance n’est pas encore tout à fait morte, je suis de plus en plus persuadé qu’il serait préférable de la laisser s’éteindre tranquillement, plutôt que de faire preuve d’un acharnement thérapeutique déplacé à son égard. Elle a eu une bonne vie. Elle nous a permis d’améliorer considérablement nos conditions d’existence. Mais pour assurer sa propre survie, désormais, elle est en train de détruire ce qu’elle nous a apporté. Elle nous a amené la paix des affaires, elle risque de nous conduire à des guerres commerciales fratricides et ravageuses. Elle nous a offert des richesses innombrables, elle pousse certains d’entre nous vers la misère. Elle nous a aidés à mieux tirer parti des faveurs de la terre, elle nous entraîne à épuiser nos sols, à assécher nos fleuves, à rendre notre air irrespirable. Son culte nous demande de plus en plus de sacrifices et ne nous rend plus libres, mais esclaves. Nous nous apercevons que la croissance à tout prix nous coûtera, dorénavant, tout bien pesé, plus cher que ce qu’elle nous rapporte.

Nous devons nous débarrasser, nos responsables politiques et économiques au premier chef, de cette « ex-croissance » qui se développe comme une tumeur dans nos cerveaux et nous brouille la vue. Il y a une vie après la mort de la croissance. Nous avons à l’inventer.

Claude-Jean Desvignes
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