Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Particules complexes


En ce mois de mars 2014, une bonne partie de notre pays a vécu sous une chape de plomb, une immense masse de particules bloquées au-dessus de nos têtes par un anticyclone. Celui-ci aurait pourtant dû être le bienvenu après de longs mois d’hiver particulièrement pluvieux et sombres. Mais, voilà, au lieu de nous livrer enfin le bleu du ciel, il nous a délivré un voile jaunâtre, un nuage délétère et suffocant.

Un vieux proverbe va disparaître. Ce ne sera plus « Après la pluie, le beau temps », mais « après la pluie, la suie… ».

Telle est désormais notre humaine condition. Il va nous falloir préférer les giboulées et les bourrasques qui rincent les cieux impurs aux doux rayons du soleil qui nous font mijoter dans une soupe gluante.

Dans une étude qui vient d’être publiée, l’OMS (Organisation mondiale de la santé) estime que la pollution atmosphérique est responsable de 7 millions de morts par an dans le monde, ce qui représente, chiffre faramineux, 12,5 % des décès, 1 mort sur 8. « La pollution de l'air est clairement devenue le principal risque environnemental de santé dans le monde », ajoute le Dr Maria Neira, directrice du département santé publique à l'OMS, dénonçant entre autres le diesel, car cancérigène.

Cet épisode étouffant a été évidemment l’occasion d’une bataille politique hypocrite sur les responsabilités des uns et des autres – nous sommes tous responsables de cette situation – et de la mise en place de mesures d’urgence improvisées, plus électorales qu’efficaces.

Diesel atomique

Puis, des averses bienfaitrices ont balayé le sujet et collé les particules au sol et on est passé à autre chose. Les milieux politico-économiques se sont réjouis, par exemple, d’apprendre que les constructeurs français d’automobile avaient enfin redressé la tête en ce début d’année et augmenté leurs ventes de 10 % en moyenne. Formidable ! Cocorico ! Personne, ou presque, n’a eu le culot de relever que près de 70 % de ces nouveaux véhicules roulent au diesel, exception culturelle bien française, et émettent des particules fines nocives qu’aucun filtre ne parvient à dissuader de s’instiller dans nos poumons.

Il ne faut pas désespérer Billancourt, comme chacun sait (même si Renault a depuis longtemps déserté cette île séquanaise), ou, en l’occurrence, Poissy : puisque PSA, au bord du gouffre et racheté par des Chinois, trouvait là l’occasion de réembaucher des gens qu’il venait de licencier, tout allait soudain pour le mieux dans le monde du diesel. Qu’opposer à l’argument désormais ultime de l’emploi ? Les morts ne pèsent pas lourd sur la balance de l’emploi. Le diesel tue, mais il donne du travail. Les salaires, aujourd’hui, se moquent des cimetières.

Qui osera revenir sur la prédominance de ce type de motorisation où nos constructeurs excellent ? Qui se rappelle même des raisons de cette irrésistible ascension d’un carburant autrefois réservé aux centrales électriques et au chauffage, aux camions et aux tracteurs ? Le succès du diesel est dû au choix du… nucléaire.

Misère ou asphyxie

Quand le général de Gaulle a décidé, dans les années 1960, du programme de construction des centrales atomiques (comme on disait alors) pour produire de l’électricité, les planificateurs de l’époque se sont demandé ce qu’ils allaient pouvoir faire du fuel qui nourrissait les centrales thermiques vouées à disparaître. La solution était simple : il suffisait de le mettre dans le moteur des particuliers. Et, pour cela, de les inciter à acheter des véhicules diesel en baissant les taxes. (Rappelons, au passage, que le gasoil est légèrement plus cher à produire que l’essence et devrait donc coûter plus).

C’est ainsi, par incitation étatique, que Renault et plus encore Peugeot sont devenus les champions d’un moteur inventé à la fin du XIXe siècle par un Allemand, Rudolf Diesel (né en France !) et dont le premier modèle sera commercialisé à l’Exposition universelle de Paris de 1900. Cette incitation fiscale perdure depuis plus de 40 ans sans autre justification que l’impossibilité de revenir sur les « avantages acquis » par les automobilistes qui votent pour le gasoil.

Le problème est qu’il y avait 6 millions de véhicules sur notre territoire dans les années 1960 et qu’il y en a aujourd’hui 38 millions. Le problème est que le manque à gagner fiscal est évalué à 7 milliards d’euros par an pour un État exsangue quand le déficit public n’existait pas sous la présidence gaullienne. Le problème est surtout que l’air est devenu irrespirable, et même mortifère, en raison de nos activités humaines et que les émanations de nos moteurs n’y sont pas pour rien.

Le problème est que notre durée de vie, qui n’a cessé d’augmenter depuis un siècle, semble aujourd’hui stagner et que, plus encore, la qualité de notre fin de vie se dégrade. Que toutes ces affections respiratoires, cardiaques et cancéreuses dues à l’air vicié creusent encore le trou insondable de la sécurité sociale. Que donc, finalement, la paye durement gagnée des ouvriers de l’automobile se dissout dans le financement de la santé au travers de charges croissantes.

Comme si nous n’avions plus le choix qu’entre mourir de misère ou mourir asphyxiés.

Brouillard

Que faire devant cet enchaînement inexorable des causes et des effets que personne ne semble plus en mesure de maîtriser, ni même de contrôler un tant soit peu ? La sacro-sainte liberté de l’automobiliste souvent, pourtant, prisonnier des embouteillages ; la nécessité de gagner son pain, fût-ce au prix de sa santé ; le désir, pour les politiques, de se faire réélire sans fâcher l’électeur aux aspirations contradictoires ; l’incurie des marchés les yeux rivés sur le profit du jour et qui n’ont que faire des désastres qu’ils provoquent à long terme ; la difficulté de réorienter un vieux navire industriel aux moteurs (diesel) cachectiques qui dérive sur son erre ; le poids d’un système administré incapable de sortir de ses habitudes ; les réflexes anciens pour répondre à des défis nouveaux que personne ne comprend vraiment : tout cela se mélange dans nos têtes, tire à hue et à dia nos décisions qui s’annihilent l’une l’autre, nous empêche de penser un peu plus loin que notre intérêt immédiat et, au bout du compte, paralyse nos actions.

Nous restons immobiles, apeurés et sans ressource au milieu de ce brouillard complexe de particules, en attendant l’orage qui crèvera le nuage et nous obligera enfin à bouger.

Claude-Jean Desvignes
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