Comment améliorer les fonctionnalités de notre cerveau ?

Samah Karaki

Séquence remue-méninges. Afin d’améliorer notre rendement au travail, nous concentrer davantage, stresser moins, il existe une panoplie d’expériences possibles sur notre matière grise. Voici quelques astuces proposées par Samah Karaki, docteure en neurosciences et fondatrice du Social Brain Institute.

Aujourd’hui, en 2020, nous n’utilisons que 10 % du cerveau humain. Est-ce exact ?

Il existe beaucoup de neuromythes ou des idées fausses entourant le fonctionnement du cerveau humain comme celui que nous en utilisons seulement 10 %. Ce mythe fait référence à la notion erronée que nous utilisons simplement une fraction de notre cerveau, sous-exploitant ainsi son potentiel. Son origine remonte aux premières études sur le cerveau dans les années 1930 quand les équipements de mesure n’étaient pas suffisamment sensibles et révélaient certaines zones cérébrales silencieuses, donnant l’impression que notre cerveau n’était que partiellement utilisé. Ce mythe, fortement réfuté, a pris racine dans l’esprit des gens. Il y a plusieurs raisons à cela : les médias, qui tendent à véhiculer des résultats flashy ou des idées préliminaires comme des révélations innovantes. L’imagerie cérébrale moderne, qui suggère que seules les régions montrant des couleurs fonctionnent. Or celles-ci affichent simplement une activité plus élevée par rapport au reste du cerveau.

Jeux de mémoire, créations manuelles, il y a tant d’activités qui stimulent nos neurones. De façon générale quelles manœuvres y contribuent ?

Nous engageons notre plasticité cérébrale à chaque fois que nous apprenons ou que nous exerçons une nouvelle compétence. La pratique de tâches intensives, répétitives et progressivement difficiles permet de construire de nouvelles voies neuronales, de nouvelles capacités fonctionnelles. Plus nous sollicitons cette plasticité cérébrale, plus nos permettons aux nouveaux apprentissages de se préciser et se consolider, jusqu’à ce qu’ils deviennent automatiques. Lire, expérimenter avec des activités qui nécessitent une dextérité manuelle ainsi qu’un effort mental, comme le dessin, la peinture, la musique ou la cuisine sont des moyens pour stimuler le cerveau. L’exercice régulier stimule également la plasticité cérébrale tout en réduisant le stress. Nous découvrons de plus en plus l’importance des réseaux sociaux pour la santé mentale : interagir socialement et se confronter à la diversité sont donc de super stimulateurs de neurones.

Il paraît que faire travailler sa main gauche lorsque l’on est droitier permet de développer l’hémisphère droit, que l’on utilise par conséquent beaucoup moins…

Le mythe du cerveau droit/cerveau gauche est une autre croyance erronée basée sur le fait qu’il existe une spécialisation hémisphérique, c’est-à-dire que les deux hémisphères du cerveau ne font pas exactement la même chose. L’asymétrie n’a rien à voir avec la personnalité, les capacités de raisonnement. L’hémisphère gauche, par exemple, abrite les principales fonctions du langage pour les droitiers, l’hémisphère droit est mieux équipé pour une vision en profondeur. Que nous cherchions à faire un calcul mental ou à créer, la plupart des tâches que nous effectuons nécessitent la collaboration des deux hémisphères.

« Au travail, le plus difficile, c’est d’allumer la petite lampe du cerveau. Après, ça brûle tout seul »  écrivait Jules Renard. Avec tous les stimuli qu’offre le XXIe siècle, il est de plus en plus difficile de démarrer justement. Comment entrer pleinement dans un dossier sur lequel on doit se pencher ?

Se concentrer sur ce qui importe à chaque instant ne consiste pas seulement à prêter attention à quelque chose, mais aussi à supprimer toutes les distractions en arrière-plan. Nous avons un mode « anti-distraction » dans notre cerveau. Lorsque notre attention est fracturée, notre stress augmente et nous devenons moins efficaces. Il existe des différences individuelles dans la capacité à gérer cette distraction. Une pratique simple comme la pleine conscience de la respiration vous donne un objet auquel prêter attention, la respiration. Continuez à pratiquer, avec le temps, vous pourrez de mieux en mieux maîtriser la concentration de votre esprit.

L’hippocampe, le siège de la mémoire et des émotions, est la partie affectée par le stress chronique. À long terme, cela peut mener à la dépression. Comment éviter cela ?

Le stress affecte la pensée par sa capacité à séquestrer l’énergie du cerveau pour y remédier. Lors d’une situation dangereuse ou éprouvante sur le plan émotionnel, votre cerveau dépensera ses ressources en mode survie et les ressources attentionnelles et exécutives ne seront plus utilisées pour des tâches coûteuses en énergie comme la mémoire ou la résolution de problèmes. Nous luttons contre les conséquences du stress en améliorant notre hygiène de vie, en établissant une routine de sommeil ou d’exercices. Il faut aussi aller à la source du problème en minimisant les facteurs qui aggravent la situation stressante. Par exemple la charge de travail supérieure à nos capacités en matière de compétences ou de temps. Organiser les informations qui nous parviennent, structurer nos tâches en déléguant ou reportant les tâches secondaires est une compétence clé qui nécessite une capacité de reconnaître l’utile du futile. Une flexibilité mentale permet d’avoir un regard critique pour déterminer où placer notre attention. Un entourage bienveillant peut nous aider à relativiser.  Au travail, pratiquez un vrai temps d’arrêt, une pause de votre pensée. Lors d’une surstimulation de notre cerveau, d’une surcharge cognitive, notre cerveau perd l’habitude de confronter le vide qui lui est utile pour se ressourcer or c’est ce dont il a besoin entre deux intervalles de travail concentré. La méditation consciente, une courte promenade dans la nature, une sieste, sont des activités apaisantes.

Sur YouTube, des musiques dites binaurales proposent d’augmenter la puissance de notre cerveau, notre capacité à retenir des informations, etc. Que pensez-vous de ces sons 3D ?

Les battements binauraux ont été une source de spéculation et de débat dans la communauté scientifique. Peu d’études ont traité des allégations pseudo-scientifiques de marketing en utilisant un contrôle expérimental approprié. Dans l’ensemble, bien que les battements binauraux entraînent faiblement l’activité corticale et provoquent des profils particuliers de connectivité, la signification fonctionnelle de ces schémas n’est pas démontrée.

En janvier 2020, des neurochirurgiens du King’s College Hospital à Londres ont opéré une femme tandis qu’elle jouait du violon. L’objectif était de parvenir à lui retirer une tumeur cérébrale en évitant d’abîmer les zones impliquées dans les mouvements de sa main gauche. Une opération délicate qui a permis de retirer plus de 90 % du volume de la tumeur. Connaissez-vous d’autres expériences similaires ?

Être éveillé pendant une chirurgie du cerveau est plus courant que ce que l’on pense. Les cerveaux ne sont pas exactement étiquetés et une seule tumeur cérébrale pourrait se heurter à de nombreuses régions différentes responsables de nombreuses choses différentes. Pour s’assurer qu’ils repèrent le bon endroit et ne causent pas de dommages irréparables, les neurochirurgiens gardent les patients éveillés pendant la chirurgie, leur posant parfois des questions pour s’assurer que tout est toujours en état de marche. Étonnamment, la chirurgie proprement dite ne fait pas mal au cerveau, car ce dernier ne possède pas de récepteurs spécialisés de la douleur appelés nocicepteurs. En 2014, le violoniste Roger Frisch a subi une chirurgie de stimulation cérébrale profonde, qui implique l’implantation d’électrodes dans les parties du cerveau provoquant les tremblements. Pendant les 90 minutes précédant la chirurgie et pendant la procédure elle-même, Frisch, boulonné à une table avec un halo métallique attaché à son crâne ouvert, inclinait périodiquement de longues notes sur le violon pour tester la gravité du tremblement. Une fois que le chirurgien a implanté une électrode, le tremblement s’est immédiatement amélioré. Après la deuxième électrode, le tremblement avait complètement disparu.

Pour terminer, confirmez-vous que la lecture de Dirigeant Magazine augmente notre puissance cérébrale ?

Quand ce que nous lisons rend compte de la complexité d’un sujet, cela provoque une opportunité pour notre cerveau de développer son raisonnement critique. Un magazine qui n’expose qu’une seule perspective de la réalité du monde rend le lecteur vulnérable : notre attention n’est retenue que par les informations qui valident ce que nous savons ou pensons déjà. Le cerveau dépense ainsi moins d’énergie à traiter de nouvelles informations. Tant que Dirigeant Magazine propose une vision intégrée des défis que les dirigeants peuvent rencontrer et des opinions diverses sur ces questions, le cerveau du lecteur restera alerte et donc mieux stimulé.

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