Faites un effort pour avoir raison !

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La crise sanitaire met en évidence une tendance de fond : nombreux sont ceux qui ont un avis, veulent qu’on le sache et offrent, souvent, un spectacle désolant. Un spectacle, car ils le font sur scène, que cette scène soit les réseaux sociaux ou les plateaux de télévision pour les plus médiatiques. Il se pourrait cependant que le désolant vienne justement de ces conditions.

Dans un sketch célèbre, Raymond Devos parlait du rien : « Mesdames et messieurs, moi quand je n’ai rien à dire, je veux qu’on le sache ! Je veux en faire profiter les autres ! Et si vous-mêmes, mesdames et messieurs, vous n’avez rien à dire, eh bien, on en parle, on en discute ! »

 C’est bien souvent le fond de notre pensée en écoutant les orateurs à la télévision ou en lisant les commentaires sur Internet : « pourquoi ne se taisent-ils pas ? »

Les deux vitesses de la pensée

Dans « Vous allez redécouvrir le management », Olivier Sibony donne — c’est le sous-titre de son ouvrage — « 40 clés scientifiques pour prendre de meilleures décisions ». Il explore notamment le mystère suivant : la plupart des gens informés savent que le nucléaire produit très peu de CO2 et, pourtant, 69 % des gens interrogés par sondage, et même 86 % des 18-34 ans, pensent le contraire.

Il s’appuie pour répondre sur la théorie de Daniel Kahneman, prix Nobel d’économie qui a écrit le célèbre « Système 1 /système 2 : les deux vitesses de la pensée ». Selon cet économiste, nous aurions deux systèmes de pensée, le premier rapide, instinctif et émotionnel, le second lent et réfléchi. La thèse sous-jacente est que nous ne pourrions pas penser avec les deux systèmes en même temps : soit nous nous engageons dans le premier pour prendre une décision rapide, soit dans le deuxième, en prenant plus de temps, pour produire un raisonnement solide. Dans un sondage, dit Olivier Sibony — mais nous pouvons extrapoler aux conditions des plateaux de télévision ou sur les réseaux sociaux —, les conditions dans lesquelles la question est posée favorisent l’utilisation du système 1, ne serait-ce que pour se débarrasser le plus vite possible du sondeur. D’où une réponse plutôt émotionnelle et où l’affect négatif qui entoure le nucléaire vient colorer la réponse.

Si l’on prenait le temps, ajoute l’auteur, si on mettait ces mêmes personnes dans des conditions où elles pourraient mettre en œuvre leur système 2, alors il est probable qu’ils auraient un avis plus pondéré.

Certes ! Mais il évoque les conditions d’un débat public contradictoire et je ne suis pas sûr de le suivre dans son exemple, car je fais moi-même l’hypothèse que nous utilisons le système 1 quand nous sommes pressés par le temps ou en danger (ce qui va souvent de pair). À l’inverse, donc, nous pouvons utiliser le système 2 quand nous avons le temps et que nous sommes en sécurité. Or, beaucoup d’entre nous ne se sentent pas en sécurité lorsqu’ils ont à parler en public. C’est ce qui fait toute la différence entre participer à un jeu à la télévision et regarder un jeu à la télévision. Et c’est aussi ce qui fait la différence entre parler dans l’intimité de la crise sanitaire actuelle et en parler sur des médias publics.

Quoi qu’il en soit, la leçon est simple : si vous n’avez pas de temps (un temps de sécurité) et si vous ne faites pas un effort de réflexion, vous avez de fortes chances de vous tromper.

Rééquilibrage

C’est la même chose dans les conflits. J’aime à dire que, si je n’avais qu’une chose à transmettre en formation sur le sujet, ce serait : ralentir. Le conflit active notre système émotionnel, le conflit active le sentiment d’urgence et de danger. De sorte que le conflit nous pousse tout entier dans notre système 1 où nous avons des réactions instinctives et bien souvent inappropriées. Ne serait-ce que parce qu’elles poussent l’autre dans la même voie.

Dans tous les cas, le cadre joue donc un rôle majeur : donner une place à chacun dans laquelle il ou elle a le temps de réfléchir, de parler sans être interrompu. Ce qui n’est le cas, ni à l’occasion d’un sondage, ni sur plateau de télévision, ni même dans la plupart des débats politiques tels qu’ils sont organisés. Ce qui me fait dire que le politique est dévoyé, non par ceux qui le pratiquent, mais par la façon dont ils doivent le pratiquer.

Notre société actuelle valorise la rapidité, mais aussi l’intensité émotionnelle. Notre premier combat, avant toute chose, est donc de rééquilibrer ce fonctionnement en amenant de la lenteur et de la sécurité dans les échanges. Et nous aurons en prime la profondeur et la pertinence.

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