Que voulez-vous vraiment quand vous vous engagez ?

« Quand on veut, on peut ! » Combien de fois avez-vous entendu ce lieu commun déguisé en vérité ? Trop souvent, la volonté ne suffit pas pour passer à l’action.

Crédit : Ron Lach – Pexels

Lorsque j’avais 12 ou 13 ans, je jouais à la rock-star, seul dans ma chambre. Le niveau de musique à fond, je hurlais les paroles des chansons de mes groupes de rock préférés tout en assenant des riffs endiablés sur ma guitare imaginaire. J’étais sur scène, devant un public absolument conquis. Les fans m’acclamaient. Mes solos se révélaient d’une virtuosité inégalée. J’étais au centre de l’attention ; j’étais le centre du monde.

Motivation en berne

Et puis un jour venu, cela ne m’a plus suffi. J’avais besoin de concrétiser ce délire. J’ai demandé une guitare comme cadeau à Noël et je me suis enfin lancé. On allait voir ce qu’on allait voir. J’ai essayé d’apprendre les bases du solfège, mais très vite, cela m’a « saoulé », pour le dire vulgairement. Les tablatures m’ont simplifié les choses, mais ne m’ont pas exonéré de l’effort qui consiste à répéter inlassablement les accords, puis leur enchaînement. C’était laborieux. Imperceptiblement, j’ai commencé au bout de quelques semaines à espacer mes entraînements. Et six mois après avoir reçu mon instrument, celui-ci était relégué dans un coin de ma chambre. Malgré ma passion (incontestable) pour la guitare, ma motivation n’a pas survécu à quelques semaines d’efforts.

Autre anecdote. J’ai un copain de lycée, Nicolas, qui occupe un poste aussi confortable que bien payé comme ingénieur dans une très grande entreprise publique française. Son emploi est garanti ; aucun risque qu’il ne se trouve un jour au chômage. Cet ami ne s’ennuie pas, même s’il est loin d’être surchargé de travail. Chaque année depuis vingt ans, nous déjeunons ensemble. Lors de ce rituel, le bienheureux me parle immanquablement de deux choses. La première : qu’il aimerait acheter un bien immobilier. Mais soit les prix du marché sont trop élevés au moment où il me parle, soit ces prix vont au contraire s’effondrer… Il est donc toujours urgent d’attendre ; ce n’est jamais le bon moment. Pourtant, mon ami se renseigne. Nicolas lit les annonces sur les sites spécialisés. Il est à l’affût au cas où une affaire viendrait à se présenter. La seconde préoccupation de mon ami : monter sa boîte. Il songe en effet à « se barrer » et à créer son entreprise de conseil. Il s’est renseigné. Il connaît parfaitement le marché. Il est un expert. Et il sait qu’il sera accompagné.

L’impossibilité de s’engager

A chacune de mes rencontres avec Nicolas, j’ai devant moi un homme parfaitement sincère, qui ne cherche pas à paraître ou à me faire croire quoi que ce soit. A chacune de nos rencontres, rien n’a véritablement changé depuis la dernière fois. Il réfléchit. Il est motivé. Il va franchir le pas. Ça va se faire. Mais en vingt ans, sa situation n’a pas évolué d’un iota. Et Nicolas n’en souffre pas. Je le soupçonne même d’être heureux.

L’adage dit « quand on veut, on peut ». Mais comment comprendre que la volonté, trop souvent, ne suffit pas à nous bouger suffisamment pour passer à l’action ou persévérer dans l’action ?

La réponse tient en une distinction que fait Mark Manson[1], un auteur d’ouvrage en développement personnel. Ce que je voulais en apprenant la guitare ou ce que recherchait et recherche toujours Nicolas, ce n’est pas le combat, mais la victoire.

Nicolas aimerait arriver un jour à être son propre patron, mais s’engager dans cette voie est un tribut trop lourd à payer. Changer de cap nécessite trop d’efforts, trop de sacrifices, trop de zones d’incertitude à traverser au regard de ses conditions de vie actuelles. Il s’imagine pourtant patron d’une boîte de conseil. Peut-être joue-t-il d’ailleurs ce rôle le matin devant la glace en se rasant ? Idem : quand je jouais au « guitar hero » devant un miroir et m’essayais à « la sept cordes », je faisais un black-out sur les milliers d’heures d’entraînement, d’essais, d’erreurs, de répétitions… que je n’avais pas le courage d’accepter.

La lumière sans l’ombre

Vouloir la victoire, mais pas le combat, c’est vouloir directement accéder à la case « réussite » en ignorant parfaitement le chemin long et laborieux qui y mène souvent. C’est une forme d’autotromperie plus ou moins consciente qui consiste à se focaliser sur la lumière en ignorant totalement l’ombre qui lui est pourtant indissociable. Rien de grand ne se fait sans travail et sans difficulté, dit-on.

L’idée de me mettre sérieusement à la guitare se rappelle régulièrement à moi. Elle me taraude toujours plus ou moins. Cela a été le cas pendant le confinement. Dans ces moments, je me pose alors la question suivante : « veux-tu la victoire ou bien le combat ? » Et toujours, lucidement, je me rends compte que c’est toujours la victoire que je désire. Je ne suis pas encore prêt. Mais j’ai bon espoir qu’un jour ma réponse à cette question sera tout autre. J’aurais alors les cheveux et les poils de ma barbe parfaitement blancs. Mais qu’importe !


[1] Mark Manson, L’art subtil de s’en foutre : un guide à contre-courant pour être soi-même, Eyrolles, 2017.

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