La Fabrique : « un pouvoir réparti au plus grand nombre »

Fabrice Poncet et Nicolas Autric

A Francheville près de Lyon, Fabrice Poncet et Nicolas Autric ont créé une ébénisterie, La Fabrique. Au-delà d’un savoir-faire, les deux dirigeants ont souhaité mettre en place des pratiques managériales tournées vers le lien social, le bien-être des collaborateurs, l’inclusion, la participation active de chacun aux décisions. Près de douze années d’expérimentation grandeur nature font de La Fabrique un modèle qui interpelle.

Jeudi 11 h. Chaque semaine, les sept membres de la Dircof (direction collégiale de la Fabrique) se réunissent. Ils ont été désignés par leurs collègues selon un processus d’élection original. “Personne n’était candidat, mais tous étaient éligibles. Le vote a eu lieu sur un post-it et chacun devait argumenter son vote pour désigner ceux qui occuperaient des postes et des fonctions définis en amont. On travaille par consentement de tous”, explique Fabrice Poncet, cofondateur de La Fabrique, une ébénisterie spécialisée dans la fabrication de mobilier, d’agencement intérieur, de scénographie et de pièces d’art contemporain. Le rôle de cet organe de gouvernance interne a été imaginé en 2018, après une dizaine d’années d’existence de l’entreprise, car “nous trouvions que le pouvoir était trop concentré, trop pyramidal, malgré la présence d’un conseil d’entreprise composé de l’ensemble des salariés et se réunissant toutes les six semaines”. Les limites du modèle commençaient à poindre le bout du nez : “A 25, les décisions devenaient difficiles à prendre”, admet Fabrice Poncet, membre avec son associé de cette Dircof.

Toutes les semaines, donc, la Dircof débat de la vie de l’entreprise avec un principe. “Elle reste sur des sujets collectifs et non individuels. Par exemple, nous travaillons ensemble sur la grille des salaires, mais on ne se prononce jamais sur les salaires individuels.” Sachant que depuis la création de l’entreprise en 2008, cette question des salaires est régie par une règle simple : un écart de salaires limité de un à cinq.

La Dircof émane d’une volonté affichée par l’entreprise depuis son origine : prendre des décisions au plus près du terrain, selon la réalité de la vie de l’entreprise et de ses métiers. Elle cohabite avec quatre équipes (“projet”, “multiple”, “bureau” et les deux gérants) qui détiennent un pouvoir d’organisation de leur pôle, tout comme une autonomie financière pour les dépenses du quotidien et même les investissements.

Des responsabilités pas si faciles à appréhender. “Cette organisation modifie réellement la couleur de la direction, note Fabrice Poncet. Elle a insufflé une formidable dynamique d’équipe et une transformation spectaculaire. Mais il a fallu écrire ses rôles et ses missions. Certains collaborateurs avaient besoin de formaliser les choses.” C’est aussi cette Dircof qui devrait définir les orientations du prochain plan stratégique de La Fabrique. En 2019, l’entreprise compte 25 collaborateurs et a réalisé 2,2 M€ de chiffre d’affaires.

L’avenir n’est pas dans la croissance des effectifs à tout prix. “Nous voulons exercer notre métier différemment”, résume Fabrice Poncet qui assure que “l’entreprise est reconnue régionalement pour son savoir-faire et son modèle économique”.

Créer un impact économique

Pour poursuivre ce modèle d’entreprise à vocation sociale très forte, “nous ne sommes ni une association, ni une ONG, notre but est de créer un impact économique”, La Fabrique réfléchit notamment au déploiement de La Fabrique d’en face, un deuxième atelier ouvert courant 2019 pour héberger une micro-fabrique, un ex-collaborateur de La Fabrique qui a pris son envol pour la réalisation de projets plus petits que ceux aujourd’hui commandés à l’entreprise, et des ateliers. “Lors des ateliers, des particuliers apprennent en fabriquant un tabouret. Nous pourrions aller plus loin dans la conception d’objets plus complexes, voire plus utiles”, évoque Fabrice Poncet. Il glisse aussi “réfléchir à la franchise, car nous avons été approchés pour dupliquer le modèle” au regard de l’expertise acquise et, de plus en plus écrite, depuis la création de l’entreprise.

L’entreprise utile. Telle est bien la motivation première des deux dirigeants. Outre des aspects de gouvernance participative, La Fabrique accompagne des personnes en marge à retrouver un métier et un emploi. “Jusqu’à cinq personnes en simultanée ont travaillé dans nos ateliers. Elles sont en insertion ou en situation de handicap. L’entreprise a créé des postes et fait évoluer son parc machine pour accueillir ces personnels et les accompagner dans leur chemin. L’objectif est de gommer les étiquettes et de ne pas avoir de statut à part. C’est une manière d’employer sans différence.”

Partager le pouvoir et la richesse

Fabrice Poncet et Nicolas Autric pilotent leur entreprise selon leurs croyances personnelles. “Nous sommes chrétiens et nous référons à la doctrine sociale de l’église”, qui adopte les principes de la subsidiarité, du bien commun, de la solidarité ou encore de l’option préférentielle pour les pauvres “que nous traduisons par le partage de la richesse”, disent les dirigeants qui affichent leur engagement catholique.

“Notre projet ne pouvait fonctionner que par le partage du pouvoir et de la richesse”, assure Fabrice Poncet. Chacun est donc amené à dire et à décider. 20 % des résultats sont répartis de manière équitable, quel que soit le salaire.

Dans une organisation participative, il faut “donner des lieux d’expression et des cadres qui définissent les possibles”.

Ce modèle apporte aussi davantage de “zénitude” aux dirigeants eux-mêmes. “Avec Nicolas, nous sommes désormais plus reposés, car tout est partagé avec l’ensemble des collaborateurs. Cette façon de fonctionner présente un double impact : faire grandir nos salariés et gagner en qualité de vie au travail.”

La position du “chef” a aussi évolué. “La légitimité de dirigeant et l’autorité ne sont plus statutaires parce qu’on est le chef, mais par ce qu’on est bon, avance Fabrice Poncet. Décider est un pouvoir. On a besoin de l’exercice du pouvoir dans l’entreprise, mais veillons à ce qu’il ne soit ni pyramidale ni concentré. N’ayons pas peur de ce terme de pouvoir, mais travaillons sur un pouvoir réparti au plus grand nombre.”

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