COVID-19 : « la période de crise illustre comme jamais sans doute le rôle de l’entreprise dans la cité »

Pierre-Samuel Guedj et Yann Queinnec

Pierre-Samuel Guedj et Yann Queinnec ont fondé Affectio Mutandi, une agence conseil en stratégies sociétale, normative et réputationnelle sur les enjeux ESG. Ils analysent l’évolution des relations clients/fournisseurs dans cette crise que nous traversons.

Avec cette crise sanitaire et économique, on voit des groupes s’engager auprès de leurs fournisseurs. Quel est votre avis ?

Yann Queinnec : Pour certains secteurs dits essentiels, comme l’agroalimentaire on observe une dynamique de relocalisation des achats et processus de production, qui permet une forme de compensation des pertes de débouchés notamment à l’export. Compte tenu de l’interdiction des marchés en plein air, plusieurs acteurs de la grande distribution ont privilégié des produits locaux, dans un contexte ou nombre de consommateurs se disent prêts à payer plus cher des produits garantissant une bonne traçabilité. Pour les secteurs dits « non essentiels », on constate des pratiques solidaires à l’égard des fournisseurs ou sous-traitants les plus fragiles. L’Oréal s’engage ainsi à geler l’ensemble des créances jusqu’au redémarrage de l’activité des TPE/PME de ses circuits de distribution (salons de coiffure, petites parfumeries) et à systématiser le règlement des factures au comptant pour ses fournisseurs les plus fragiles. Ce sont des formes d’engagement en mode survie qui mettent l’accent sur la dimension d’urgence économique et sociale en maintenant une activité minimale.

Comment bâtir une relation contractuelle durable en période de pandémie ? 

Pierre-Samuel Guedj : Tout d’abord, il est important de consolider la confiance en maintenant le contact en prenant des nouvelles de ses partenaires. Pour ceux qui sont le plus en difficultés, il est vital de maintenir voire d’anticiper les règlements et d’ajuster les délais de production et livraison. Au-delà de ces mesures d’urgence, dès que cela est possible, un grand donneur d’ordre doit apporter des garanties de prolongation des contrats, octroyer des avances voire des crédits acheteurs. Dans tous les cas il convient de privilégier les suspensions de contrat à la rupture et proposer son assistance pour ceux qui sont le plus en difficultés.

Quelles seraient les meilleures pratiques pour les grands groupes vis-à-vis de leurs fournisseurs ?

Yann Queinnec : Les grands donneurs d’ordre doivent s’inscrire dans une logique de contrat durable conciliant les enjeux économiques, sociaux et environnementaux. Cela implique qu’ils doivent tout mettre en œuvre pour apporter à leurs fournisseurs des garanties sur le moyen terme. Certains biens et services récurrents peuvent être anticipés et faire d’ores et déjà l’objet de discussions, d’appels d’offres et de préfinancement. Dans une logique de solidarité face aux difficultés, leur savoir-faire peut aussi être mobilisé pour accompagner les fournisseurs dans la recherche de financement en appui, le cas échéant, avec les dispositifs d’aides proposés par la BPI.

Quelles alliances durables imaginer entre donneurs d’ordre et fournisseurs pour redynamiser l’économie de manière soutenable ?

Pierre-Samuel Guedj : La période de crise illustre comme jamais sans doute le rôle de l’entreprise dans la Cité. Les grands donneurs d’ordres, privés et publics, seront attendus sur leur capacité à renforcer les projets à impact social et environnemental positif. Il est primordial de dédier du temps d’échange entre donneurs d’ordres et fournisseurs pour anticiper et penser l’après-crise. Le confinement est propice aux travaux de réflexion sur les offres de biens et services à venir. Cela implique notamment la mise en œuvre de dynamiques de rapprochement avec les entreprises de l’ESS qui, sur les territoires, disposent d’une expertise reconnue. Leur capacité d’implication des acteurs les plus fragiles en particulier est une réponse au défi de l’impact social de l’après-crise.

Et les acheteurs publics dans ce contexte ?

Yann Queinnec : Les marchés publics sont en effet des leviers puissants pour provoquer des dynamiques collaboratives, trop peu mobilisés jusqu’à maintenant. La crise actuelle est une occasion inédite pour les donneurs d’ordres publics de faire preuve d’exemplarité en exerçant toute l’influence dont ils disposent. Les critères de performances sociales et environnementales doivent permettre de privilégier des réponses opérationnelles favorisant le tissu économique local et les entreprises démontrant des démarches et performances tangibles. Dans la jungle des labels RSE, la tâche n’est pas aisée. Les acheteurs publics doivent donc plus que jamais être à l’écoute des acteurs économiques. C’est l’occasion pour les entreprises, grandes et petites de s’allier et d’aller au contact des acheteurs publics de leurs territoires pour présenter des dynamiques à impacts sociaux et environnementaux positifs. Les mesures de distanciation sociale n’empêchent pas le dialogue et de co-construire des cahiers des charges innovants !

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