COVID-19 : quel impact de la crise sur les levées de fonds ?

© Can Stock Photo / peshkova

La crise économique engendrée par le coronavirus va-t-elle tarir une source majeure de financement des start-ups ? Pas forcément si l’on en croit les acteurs du secteur en PACA… même si certains connaîtront plus d’avaries que d’autres. Et tous devront tester leur capacité de résilience. 

Attentisme ? Ou pas ? Force est de reconnaître que face à la crise, non seulement sanitaire, mais aussi économique et financière, le monde de l’investissement n’a pas vraiment observé un seul et unique mode de réaction. Si certains ont bloqué leurs activités, d’autres ont avancé les dossiers en cours. Voire en ont même instruit de nouveaux… C’est le cas au sein de Femmes Business Angels, dont l’antenne PACA, créée cette année, demeure active. « Nous sommes toujours sur le pont! Les entrepreneurs ont besoin de nous. S’ils nous font confiance et s’ils veulent que leur dossier passe par FBA, il faut qu’on soit là. Donc tout continue, comme avant, mais par visio et téléphone. Et il y a énormément de présence, car plus de disponibilité » avance sa dirigeante, Dominique Mucchielli. Mais c’est loin d’être une généralité. Ainsi Jean-Baptiste Geissler, directeur général d’Aix-Marseille French Tech, observe-t-il ralentissement. « Les entreprises qui étaient en discussion avec des investisseurs poursuivent leur tour de table. Certaines entreprises ont pu boucler, ce sont pour majorité des green tech. Mais il y avait aussi des entreprises dans les premiers échanges. Et là, les projets semblent être repoussés à fin 2020, voire à l’année prochaine. » Voilà pourquoi AMFT a programmé une pitch party, ce 19 mai, pour retisser du lien entre start-uppeurs et acteurs de la finance. « On va permettre à une dizaine d’entreprises d’Aix-Marseille, sélectionnées lors d’un appel à projets, de s’illustrer dans cet exercice face à des investisseurs. »  Ainsi la French Tech locale espère-t-elle remettre du fioul dans une activité ralentie…

C’est le cas au sein du fond d’investissement Tertium. Pierre Grand-Dufay, son président, le confirme : le deal flow a marqué un coup d’arrêt. A contrario, les affaires en cours se poursuivent. « Nous sommes en train d’avancer sur deux dossiers que nous espérons boucler avant l’été, dans lesquels nous avons à peine revu les données de base. »  Le rythme est plus lent, toutefois. La raison ? « Les entreprises vont être très impactées par cette crise. Leur bilan le sera aussi. Jusqu’à présent, on parlait d’EBITDA en termes de critère de valorisation. Aujourd’hui, un nouveau sigle, l’EBITDAC, est apparu. Avec le C de Coronavirus. » Ainsi donc, l’EBITDAC désigne le résultat avant les impôts, les amortissements et l’impact de ce virus. Cela change la donne. « On ne peut plus discuter sur les mêmes valeurs. Ce qui reporte le process. » Question de recul nécessaire pour évaluer les choses. Par ailleurs, les fonds entendent conserver une partie de leur réserve à investir sur leurs participations actuelles. « Elles vont sûrement demander des renforcements en fonds propres pour soutenir leur trésorerie. Donc il va falloir arbitrer entre les nouveaux dossiers et les dossiers en cours, et ces derniers seront prioritaires. »

Patience chez les start-ups

Du côté des start-ups aussi, on lisse le temps. C’est le parti pris observé par Fabrice Blisson, cofondateur d’I Want it, start-up créatrice d’une application permettant de constituer une wish list unique, transverse à tous les sites marchands. « Nous avions réalisé une première levée pour sortir le produit sur IOS, Android et Web. Tournés initialement vers le BtoC, nous avons décidé d’adresser aussi le marché BtoB. » Résultat des courses, la pépite a été repérée par C Discount, dont elle a intégré le lab et pour lequel elle développe une solution dédiée. C’est dans ce cadre qu’I Want It est entrée dans le processus d’une deuxième levée de fonds. Et même si aujourd’hui le processus est ralenti, Fabrice Blisson n’est pas inquiet quant à la finalisation de ce tour de table, qui était plutôt dans sa phase avancée. « C Discount est le plus gros site e-commerce européen et nous sommes sur un créneau porteur. Nous devions lever sous les 8 mois, nous nous laissons 15 mois devant nous en termes de trésorerie. En nous focalisant actuellement davantage sur le produit. Sur la partie financière, on s’est dit que ce n’était pas le moment… Il faut voir les gens pour les tours de table, il faut les convaincre, je considère que pour ça il faut un climat positif. Et là, il n’y est pas. »

I Want it, start-up créatrice d’une application permettant de constituer une wish list unique, transverse à tous les sites marchands

Même stratégie chez Aurore Sun et Katia Blanc, fondatrices de Mysunnybrand, agence de communication spécialisée en personal branding. Lancées dans le développement d’une méthode digitale en cinq étapes pour démocratiser leur approche en matière de rayonnement via la plateforme Mysunnyside, les deux entrepreneures en étaient justement au stade de la valorisation de l’entreprise en mars dernier. « Nous avons décidé de prendre le temps et de mettre en œuvre celle-ci après le confinement. Et pour ce qui est du futur tour de table, nous sommes confiantes de son issue », avance Aurore Sun. Tout d’abord, parce que savoir communiquer sur son image au moment de la reprise s’avérera incontournable, sous-entend-elle. Et puis, la plateforme Mysunnyside se prévaut d’un atout de taille : elle sera fondée sur un modèle SAAS (Software As A Service).

Aurore Sun et Katia Blanc, fondatrices de Mysunnybrand

Investir différemment ?

Or si l’on en croit Pierre Grand-Dufay, les entreprises du numérique fonctionnant en SAAS devraient subir la décote moins que les autres. Car la crise a eu sur elles un effet atone. « Ce modèle fait la démonstration de sa pertinence dans cette période, puisqu’il n’y a pas de raison que l’on suspende des abonnements mensuels. Contrairement aux achats de licence. » De fait, les investisseurs marqueront forcément la rupture, dans leur façon d’aborder les start-ups en quête de fonds. Ils devraient déjà privilégier l’environnement, comme chez Tertium ou chez Femmes Business Angels, très centrés sur l’impact investing. « Pour nous, investir dans des sociétés ou des produits qui auraient un impact négatif sur l’environnement donne une décote très importante », illustre Pierre Grand-Dufay. Et de façon plus large, cibler les secteurs les moins impactés par la crise. « Celui de la santé, auquel on croit. Il a beaucoup à explorer, notamment dans le numérique. On cultive aussi un goût pour celui de l’éducation, on ne construit pas un adulte responsable sans une éducation qui tienne la route. L’éducation à distance a prouvé son utilité lors de cette crise, la traditionnelle a des choses à faire dans ce domaine pour rebondir. Tant mieux : il va y avoir des idées pour des entrepreneurs, des éducateurs, des écoles » se projette Dominique Mucchielli. Ce n’est sans doute pas un hasard si les trois secteurs de prédilection de FBA, réseau resté très actif lors de la crise, sont justement ceux qui figurent parmi les moins impactés aujourd’hui… Mais pour la présidente, cela ne signifie pas qu’il faille bouder les plus laminés, comme celui du tourisme. « Il va souffrir, mais ça permet aussi de se réinventer. Nous allons voir comment les entreprises vont se comporter, même si fragiles financièrement. L’esprit humain a beaucoup de ressources ! »

La capacité à être agile sera aussi scrutée à la loupe. A savoir se digitaliser et passer en télétravail, « être capable de réduire ses effectifs, de fermer provisoirement un site de production, de réorganiser sa chaîne logistique. Il faudra, dans les futurs investissements, porter un regard sur un crash test et voir dans quelles conditions une entreprise est capable d’adapter sa configuration », reprend Pierre Grand-Dufay. Mais si les critères de sélection et de valorisation évoluent déjà, Jean-Baptiste Geissler ne voit pas la défiance s’installer pour autant. « En France, il y a une grande proximité entre les investisseurs et les start-ups. L’appréhension du risque et du mode de fonctionnement des start-ups est maintenant bonne. Culturellement, beaucoup de chemin a été fait. Il ne sera pas perdu. »

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