Incertitude et modèles mentaux: pourquoi le monde devient fou

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Quiconque sort un peu la tête de son confinement ne peut être que frappé par la violence du débat public (quand il y a débat). Il semble que nous partagions de moins en moins de choses collectivement. Même des sujets qui faisaient autrefois relativement consensus, comme la laïcité, l’action de l’Etat ou les sapins de Noël, sont désormais l’objet de divisions profondes et il semble que pas un seul sujet, quelque trivial qu’il soit, n’échappe à une polémique. Mais cette tension se ressent aussi au sein des organisations, grandes et petites, confrontées à des défis qui vont bien au-delà de la gestion d’une situation très incertaine et très complexe, dans laquelle personne n’arrive à se projeter. Face à l’incertitude, les modèles actuels ne fonctionnent plus, et c’est ce qui nous rend fous.

Modèles mentaux : Nous voyons avec notre cerveau

Regardez bien l’image ci-dessous. Que voyez-vous?

Notre cerveau a besoin de donner un sens à ce que nos yeux voient

Pour la plupart d’entre vous, c’est assez évident: vous voyez un visage qui sourit. Vous voyez également trois oiseaux qui volent, dans cette configuration si particulière. Vous voyez les deux à la fois. Et pourtant, vous savez qu’il n’y a pas de visage, juste des oiseaux (ou plutôt une image représentant des oiseaux). Que se passe-t-il? Très simple: c’est votre cerveau qui fabrique cette image. À partir d’un flux transmis par vos yeux, c’est lui qui donne un sens à celui-ci. Conclusion: on voit avec le cerveau, pas avec les yeux.

La capacité de notre cerveau à donner un sens aux images transmises par les yeux vient de très loin. Il y a cinquante mille ans, lorsque nos ancêtres chassaient, il était très important pour eux d’identifier très vite si ce qui bougeait au loin était un ennemi ou un ami, ou quelque chose de comestible. Leur survie en dépendait. Nous avons donc développé une capacité extraordinaire de classification: dès que nous voyons quelque chose, notre cerveau le met dans une case. Une fois la case identifiée, nous pouvons agir. Gibier? Nous partons en chasse. Prédateur: peut-être est-il plus prudent de s’éclipser. Nous consacrons ainsi une très grande partie de notre capacité intellectuelle à ranger ce que nous voyons dans des cases. À chacune correspond une série de routines qui nous permet de gérer la situation identifiée et catégorisée de façon quasi automatique. C’est important parce que la routine permet d’économiser notre énergie, ce qui est un facteur de survie. Lorsque nous nous levons pour aller faire un café, c’est à peine si nous pensons consciemment à la suite d’actions nécessaires. Il en va ainsi pour des milliers d’actions que nous effectuons chaque jour.

Face à l’inédit: panne de modèle

La difficulté survient lorsque ce que nous voyons ne correspond à aucune case. C’est l’événement inédit. Sans case, notre cerveau ne peut agir. L’inquiétude monte brusquement, notre survie est en jeu. Il faut créer une nouvelle case, mais sur quelle base? Créer une nouvelle case, une nouvelle catégorie dans notre cerveau, c’est quelque chose qui prend du temps, qui requiert des expériences, dont certaines sont dangereuses: comment savoir si cette nouvelle baie est toxique? Dans le passé, le seul moyen de le savoir c’était qu’un membre de la tribu la goûte et qu’on attende le résultat. Le moyen de développer de nouvelles cases, c’est-à-dire ce que nous appelons aujourd’hui l’innovation, était dans le passé traité de manière statistique au niveau de la population: chaque année on perdait un certain nombre de membres de la tribu en essayant certaines choses. L’apprentissage, la création de nouvelles cases, se faisait au niveau collectif, avec un coût immédiat très important.

Face à ce coût envisagé, notre cerveau a développé une approche très efficace. Très réticent à prendre des risques et à dépenser de l’énergie inutilement, il fait ce qui semble naturel: il va forcer l’inédit dans une case connue. Ce que nous voyons là-bas n’est pas un chevreuil, mais ça y ressemble suffisamment, et donc nous allons le traiter comme un chevreuil. Une fois l’inédit logé dans la case, nous revenons à l’état routinier normal, notre cerveau soulagé peut se reposer. Cette approche est très puissante, car elle permet de gérer la plupart des situations qui ne sont pas vraiment nouvelles. On est dans l’à-peu-près, on augmente ainsi notre capacité à gérer la diversité des situations qui se présentent à nous.

Mais évidemment, il arrive que l’inédit soit réellement inédit, et que le forcer dans une case existante constitue une erreur, car cela revient à ignorer ce qui le rend vraiment spécifique, et cela nous expose donc à un danger. Nous choisissons une mauvaise analogie. Nous avons vu ce danger en février, lorsque des médecins nous ont expliqué que la Covid-19 n’était rien d’autre qu’une mauvaise grippe et qu’il ne fallait donc pas nous inquiéter. Il en est résulté un retard de réaction à l’épidémie, qui s’est traduit en pertes humaines sèches. Face à l’incertitude, trouver la bonne analogie est l’une des choses les plus difficiles et dangereuses. Je recommande toujours à ceux qui s’essayent à l’exercice de bien noter, pour chaque analogie envisagée, les similitudes, mais aussi les différences entre l’événement considéré et l’analogie envisagée.

Sans modèle, notre cerveau devient fou

L’important ici cependant, c’est le désarroi de notre cerveau lorsque l’inédit est observé, car aucune case, par définition, ne correspond à ce qui est observé et vécu. Nous observons et nous vivons une situation, mais notre cerveau est incapable de lui donner un sens, de relier le fil des différents événements. C’est comme un portrait impressionniste qu’on voit de trop près: plein de couleurs, plein de coups de peinture, mais aucun motif n’émerge. Nous essayons, comme nous l’avons vu plus haut, de plaquer des cases connues sur cet inconnu, mais nous sentons bien que ça ne fonctionne pas. Case après case, nos explications échouent. L’inquiétude monte.

C’est ce qui, je crois, explique la folle situation que nous vivons en ce moment. Trop de nos certitudes volent en éclat. Des impensables deviennent notre quotidien. Nous en prenons peu à peu conscience. Nous sommes exaspérés par ceux de nos contemporains qui, eux, s’accrochent encore à leurs modèles. Eux sont exaspérés de notre scepticisme, car ils veulent encore y croire et savent confusément que s’ils lâchent prise, ils se retrouveront face à un grand vide, ce grand vide que nous qui avons déjà lâché, contemplons désormais. Et tout le monde devient fou. Incapables de mettre des mots sur ce que nous vivons, de créer de nouvelles cases, nous devenons agressifs. J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire il y a quelques mois, ce grand vide des modèles mentaux est extrêmement dangereux.  Comme le faisait remarquer Clarissa Estès dans sa préface de l’ouvrage de Joseph Campbell consacré à la mythologie, Le Héros aux mille et un visages, ce ne sont pas des faits que veut notre esprit, mais des histoires. Sans histoire du monde, nous devenons fous.

Or il ne peut y avoir d’histoire d’un monde qui se dissout; il ne peut y avoir d’histoire que d’un monde qui se crée, mais cela prend du temps et surtout, ça ne se fait pas tout seul.

Et c’est là que réside le danger. Sans histoire du monde, notre cerveau se rabat sur les cases connues, c’est-à-dire sur les notions primaires de survie. C’est ce qui explique l’agressivité que nous vivons actuellement. Désespérément à la recherche d’une histoire, nous sommes à la merci d’aventuriers, de messies et de soldats de rencontre, un Adolf, un général, ou pire, un philosophe, qui nous proposera une histoire, un ensemble de modèles mentaux clés en main, à laquelle nous souscrirons avec soulagement. Muni d’une nouvelle case explicative, notre cerveau pourra enfin se calmer et reprendre ses routines. Cette histoire sera complète: une cosmogonie pour expliquer pourquoi ce qui est est ainsi, un idéal à atteindre qui expliquera nos souffrances et nous fera oublier notre présent, des fautes à expier pour gagner le paradis, un ennemi à abattre qui soulagera notre mauvaise conscience, et nous serons repartis pour un tour.

Emparons-nous des modèles mentaux

Mais rien de cela n’est inéluctable, car cette histoire nous pouvons la créer nous-mêmes. C’est pour cela que la clé des modèles mentaux est si importante. Elle nous permet de décrypter les discours, de démonter des arguments, mais surtout de reconstruire le sens que nous voulons donner à une époque de transformation profonde. Car le pire n’est jamais sûr. L’important dans une période de crise n’est pas la crise elle-même, mais ce que nous en faisons.

« Je ne veux mener aucune guerre contre le laid. Je ne veux pas accuser, je ne veux pas même accuser les accusateurs. Que détourner le regard soit mon unique négation ! Et, en tout et pour tout, et en grand: je veux, en n’importe quelle circonstance, n’être rien d’autre que quelqu’un qui dit oui. »

Nietzsche

Alors que faire? C’est l’expérience de l’auteur de ces lignes que sortir la tête de la tranchée est risqué. L’erreur serait d’enfourcher son cheval blanc et d’attaquer de front les modèles mentaux nocifs qui pullulent, car la réaction de protection est toujours très forte. Rien n’est plus violent qu’un système qui meurt et qui se sent attaqué. Peut-être faut-il s’inspirer du serment d’Hippocrate: avant tout ne pas nuire. Cela nécessite de développer une conscience de son action, ce qu’avec Béatrice Rousset dans notre ouvrage Stratégie modèle mental nous appelons exposer et tester nos modèles mentaux: dans quelle mesure mon action nourrit-elle la folie et la violence du monde, malgré mes bonnes intentions? Que pourrais-je faire autrement pour, au contraire, participer à la construction de quelque chose d’autre? Peut-être faut-il, à rebours de Camus qui estimait que la révolte commençait lorsqu’un homme disait non, suivre Nietzsche et dire au contraire seulement oui ? Moins s’épuiser sur ce qui ne marche pas, et qui va mourir, et concentrer son énergie sur ce qui marche, même si c’est petit, et le faire grandir? En somme, être moins philosophes et plus entrepreneurs ?

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