Nuit de l’entreprise positive : « exprimer ce qui nous forge vraiment  » (1/2)

Le 17 octobre 2019, Aude Sibuet a assisté à Lyon à la cinquième Nuit de l’entreprise positive. En master class, Frédéric Laloux(1), auteur de « Reinventing Organizations », qui faisait exceptionnellement un déplacement des Etats-Unis vers la France. Les opportunités de le rencontrer sont rares. Aude nous relate cette intervention remarquée.

J’ai été ravie d’assister aux conférences et tables rondes de la cinquième Nuit de l’entreprise positive(2), organisée sous la houlette de Yves Le Bihan. Les propos tenus peuvent paraître pour certains « bisounours », ou redondants avec ce qui se dit depuis plusieurs années, sans actions derrière. Je suis pourtant ressortie boostée et inspirée. Je vous partage ici pourquoi et ce que j’en retiens.

Transparence et puissance

Frédéric Laloux rencontre régulièrement des dirigeants qui s’intéressent à son travail. Récemment une directrice d’hôpital, qui voulait « libérer son organisation ». Devant son auditoire, Frédéric Laloux ne laisse pas la place au doute : « Ce n’est pas très motivant de devenir un concept, comme “être une entreprise libérée” ou “opale”. Il faut se poser la question : “Pourquoi vouloir changer ?” Il n’est pas évident d’y répondre, de sortir des concepts et des bullets points pour exprimer ce qui nous forge vraiment ».

L’auteur questionne donc la directrice pour qu’elle en vienne à expliquer que ce qui la choque profondément, c’est le détachement de ses infirmiers, qui avaient à la base choisi un métier de vocation. Elle les retrouve à rester devant la pointeuse un quart d’heure avant l’heure officielle, en attendant pour partir le plus vite possible. Il lui demanda « Qu’est-ce qui te touche dans la “robotisation”, le désengagement des employés ? »

L’auteur de « Reinventing Organizations » explique que pour trouver sa raison d’être, c’est comme les poupées russes : il faut remonter à des choses très personnelles, parfois liées à l’enfance. Ce que fit la directrice de l’hôpital.

Plus on est transparent, plus on connaît ce qui nous touche, plus on est puissant dans notre invitation.

Frédéric Laloux

Trouver sa juste place

L’auteur partage : « avec les blessures, il y a souvent des cadeaux ». Quand une souffrance ou un traumatisme donne l’énergie pour se battre pour une cause par exemple. Frédéric Laloux se prend au mot et raconte à l’assemblée un événement qui lui est arrivé lorsqu’il était enfant, qui a influencé son parcours professionnel et sa manière de voir le monde.

Nous ne parlons pas souvent des choses essentielles.

Frédéric Laloux

Pourquoi la raison d’être nécessite-t-elle de se réorganiser autrement ? » L’auteur recommande aux dirigeants qui souhaitent impulser un changement dans leur organisation d’en parler avec quelqu’un de confiance, qu’il soit au travail ou en dehors, pour réussir à comprendre la raison sous-jacente(3).

Travailler sa « raison d’être », c’est trouver sa juste place dans l’organisation et même la société.

Frédéric Laloux explique qu’il n’y a surtout pas de recette magique. Chaque organisation est unique. Les personnes peuvent s’interroger : « Qu’est-ce qui marche aujourd’hui dans l’entreprise ? Qu’est-ce qui ne marche pas ? » Il faut faire attention aux mécanismes culturels de l’entreprise(4). Et l’auteur de citer deux exemples confrontés à de grands défis internes.

  • Philip Morris qui voudrait arrêter de produire des cigarettes, proposant un produit de substitution (NDLR : aussi décrié). Une décision néanmoins offensive prise en 2016, concrétisée notamment en mars 2019 par une première usine qui arrête de produire des cigarettes classiques en Grèce(5).
  • Un port maritime qui aurait remis complètement son business model à plat en refusant désormais d’acheminer des énergies fossiles.
  • Un certain Ray Emerson, fondateur d’un grand fabricant de moquettes, qui aurait obtenu un bilan carbone négatif (7)

Faire des héros

Une question récurrente qu’on lui pose : « Par où commencer ? » L’auteur répond : « écoutez la voix de votre intégrité ». En partant des tripes et de votre cœur, mettez en marche votre cerveau.

L’auteur appelle à ne pas avoir peur de ne pas avoir toutes les réponses. Au fil du chemin, de nouvelles questions vont se poser. Il faut aussi savoir rester avec des questions. Avec le temps, les questions émergent, et c’est OK, à l’exemple des trois entreprises citées ci-dessus.

L’auteur appelle également à ne pas avoir peur du sentiment d’impuissance, lié par exemple, à la peur du choix des actionnaires. Les dirigeants peuvent se dire que leur pouvoir est dans un cadre très limité, et que s’ils sortent des lignes, ils peuvent se faire taper sur les doigts. Il est alors nécessaire de réfléchir à son plan B, pour gagner en liberté. Plus on monte dans la hiérarchie d’une entreprise, plus il est parfois compliqué d’avoir un plan B.

Si on n’a pas de plan B, on est fondamentalement impuissant. On est condamné à rester dans le statu quo.

Frédéric Laloux

Frédéric Laloux pense qu’il faudrait faire des personnes qui prennent des risques des héros. Trouver les dirigeants qui prennent ces risques, y compris financiers, et les mettre en avant. Il conclut : « Fondamentalement, je pense qu’on n’a pas le choix. C’est l’aventure de notre génération pour pouvoir faire face aux enjeux. Vivons-nous comme des héros de cette aventure ? »


(1) Trouver ici une synthèse du livre de Frédéric Laloux et d’autres articles liés que j’ai rédigé.

(2) Retrouvez les vidéos de la Nuit de l’entreprise positive

(3) Des mouvements tels que celui des Corporate Hackers permettent d’échanger avec des pairs et de faire avancer sa raison d’être. C’est aussi l’objectif des communautés des entreprises à mission, récemment lancée à Lyon, ou encore du label B-corporation.

(4) Qu’ils soient appelés « mécanismes culturels » ou « modèles mentaux », je vous invite à découvrir le podcast de Béatrice Rousset, auteure, réalisé par « L’entreprise de demain ».

(5) Sur l’arrêt de fabrication de cigarettes par Philip Morris International, je vous recommande cet article de Jeune Afrique, paru en avril 2019

(6) Documentaire « Vers un monde altruiste« . Des bonus sont disponibles sur Youtube.

(7) Quelques références d’entreprise de moquette au bilan carbone négatif.


Aude Sibuet, Innovation managériale et idéation, formatrice, corporate hacker.

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