Pourquoi est-il important d’accueillir et d’écouter les « intrus » de l’entreprise ?

© Can Stock Photo / irabel8

« Seuls les paranoïaques survivent ». Cette phrase peut effrayer. Mais dans la bouche du patron d’Intel, elle a été synonyme de survie. Pour une remise en cause salutaire, l’essentiel pour notre contributeur Bernard Baudelet est d’être attentif à ce que nous disent les intrus de l’entreprise pour prendre conscience du « point d’inflexion stratégique » de celle-ci. Explications.

Le ver est dans la pomme. L’arbre en fin d’été est couvert de pommes à dominante d’un rouge intense, des galas croquantes, juteuses et délicieuses. Mais un intrus, un ver a envahi presque toutes les pommes plus ou moins gâtées. Selon une définition tirée de Wikipédia, l’intrus est une personne, un objet, une information, un fait… qui pénètrent un de nos espaces où sa présence n’est pas souhaitée. Ils sont d’autant plus perturbateurs que l’espace est un de nos mondes complexes, de notre individualité toujours unique à la spiritualité en passant par le couple, l’entreprise, le politique…. Ici un papillon, le carpocapse est le coupable, car ses larves pénètrent à l’intérieur des fruits au printemps. Il est la cause des vers intrus. Il appartient alors aux spécialistes de rechercher des méthodes, des possibles pour éviter ces dégâts irréversibles. L’un est bio et onéreux. Il se présente sous forme de plaquettes contenant de la phéromone de ce papillon émise par les femelles afin d’attirer les mâles pour être fécondées. Ce possible les attire afin de les piéger avant de rejoindre les femelles. D’autres possibles chimiques déposés par vaporisation sur les pommes évitent la pénétration des larves, mais ils sont plus ou moins toxiques.

Ainsi, il faut du discernement pour émettre des choix parmi les possibles. Cette métaphore a permis successivement de définir l’intrus, la cause de cet intrus et les possibles pour contrer l’intrus dans un contexte complexe où doivent intervenir dans ce cas des spécialistes, des botanistes, des biologistes, des chimistes et aussi des commerciaux.

Mieux discerner parmi les futurs possibles

Le couple est un monde complexe qui commence généralement par un coup de foudre qui émerveille la psyché-corps en lien moniste de chacun des partenaires comme le montrent notamment les neurosciences, suivi après quelques mois ou années par le jaillissement d’intrus. Cédons à l’envie de présenter cet exemple afin une seconde fois de retrouver les mots clefs du ver dans la pomme dans le cadre d’une situation bien connue. Lui et elle se sont rencontrés chez des amis après leur divorce mal vécu, surtout mal accepté et non pardonné. Une lune de miel féérique a répondu à leurs désirs. Cependant, elle rêvait de faire souffrir la seconde épouse de son ex, car elle lui avait volé son mari. C’est une cause plus ou moins consciente de l’intrus qui est apparu, car elle a pris pour amant son ex. Elle et lui auraient pu s’asseoir face à face à la recherche des possibles afin de redonner sens à leur vie de couple et même faire appel à des spécialistes, ici un psychologue, un psychanalyste, un neuroscientifique, voire un religieux… pour mieux discerner parmi les futurs possibles. Leur couple a explosé. Aucun n’a voulu ou pu s’innover afin d’innover leur couple vers un horizon de bonheur retrouvé. Chacun était devenu l’intrus de l’autre, comme dans la parabole de la paille et de la poutre (Mt 7 3-5). Cette tendance à ne pas comprendre l’autre est bien interprétée en neurosciences.

Et dans l’entreprise ?

Jacques Chaize, La porte du changement s’ouvre de l’intérieur, Calmann-Lévy, 1994.

Ce billet étant destiné à dirigeant.fr, le média du Centre des Jeunes Dirigeants d’entreprise (CJD), un autre monde complexe, celui de l’entreprise va maintenant être considéré. Tout d’abord Kodak et ensuite Intel. Le premier, car l’intrus n’a pas été considéré et le second, car il l’a été. Kodak a fait faillite et Intel demeure à l’apogée. Depuis sa création en 1880 jusque dans les années 1990, Kodak a régné sur la photographie. Le cœur de métier de Kodak est longtemps resté la chimie. Tout ce qui touchait à l’électronique était perçu comme relevant du gadget. Quand le numérique a commencé à émerger, il n’a pas été pris au sérieux par les responsables de l’entreprise, car de grands progrès avaient été faits en matière de photographie argentique dans les années 1970-1980.

Pendant des décennies, la société a profité d’un statut de quasi-monopole. Aux yeux de ses dirigeants, Kodak semblait insubmersible. Ils ont sans doute péché par orgueil, persuadés que l’entreprise réussirait à imposer dans la durée sa vision de l’image (d’après La chute de l’empire Kodak, publié en 2009 par François Sauteron et Le numérique n’a pas été pris au sérieux par les responsables de Kodak, dans le Monde du 9 avril 2012). L’intrus était le numérique, il a été dédaigné aussi par routine, car une innovation de rupture est une épreuve à dominante psychique, selon les neurosciences. La porte du changement s’ouvre de l’intérieur, selon le livre publié en 1994 par Jacques Chaize, ancien président du CJD.

« Le succès recèle les germes de sa propre destruction »

Andrew Grove, le génial fondateur d’Intel, l’une des sociétés mythiques de la Silicon Valley, avait une théorie sur l’adaptation au changement : « seuls les paranoïaques survivent ». Il en a tiré un livre, publié en 2004 dans lequel il raconte comment son entreprise, championne des semi-conducteurs, faillit être terrassée par l’irruption massive des fabricants japonais. Il opéra alors un choix stratégique radical, réalisa un bond technologique et fit d’Intel le leader mondial des microprocesseurs. Andrew Grove se servit de cette expérience pour définir ce qu’il appela « le point d’inflexion stratégique », c’est-à-dire le stade où la métamorphose d’un secteur d’activité est telle qu’elle risque de vous emporter. Pour pouvoir anticiper ce moment, il faut être paranoïaque. Ne jamais considérer le succès comme acquis. Ne jamais penser que le progrès peut être définitif. Car, disait-il, « le succès recèle les germes de sa propre destruction ».

Et, il faudrait ajouter : ce qui impose d’écouter les intrus. En citant de mémoire ce livre, l’intrus était un message transmis par les commerciaux d’Intel au Japon qui avait fait part à leur direction que les Japonais commençaient à se désintéresser de leur présence et surtout des mémoires magnétiques d’Intel. Un intrus comportemental surprenant lorsqu’on connaît leur sens de l’accueil des étrangers. Deux causes apparurent à l’origine de cet intrus : les commerciaux n’étaient plus performants et il allait falloir les remplacer par une équipe jeune et dynamique ou bien les Japonais étaient sur le point de développer un produit bien plus innovant que celui d’Intel. Les n-1 d’Andrew Grove militaient pour la première cause, car le chiffre d’affaires était en progression constante et c’est la seconde cause que l’esprit parano d’Andrew Grove a retenue. Et miracle, des ingénieurs d’Intel étaient sur le point de mettre au point le microprocesseur, un possible innovant alors inconnu pour contrer cet intrus. Intel est toujours un leader mondial. On raconte que des n-1 ont quitté leur entreprise persuadés de l’erreur de leur patron, car selon eux il avait mal discerné parmi les deux causes de cet intrus.

Génial et espiègle

Pourquoi est-il important d’accueillir les intrus et de les prendre en compte ? Les intrus ont pour intérêt capital de semer le doute, car le succès n’est pas éternel dans un monde compétitif en innovation constante. Et ce doute suscite souvent le désir d’innover. Aussi, je crois nécessaire d’organiser au sein du monde complexe des entreprises des « chasses aux intrus », car chacun à son niveau hiérarchique, avec ses connaissances et compétences peut détecter des intrus que d’autres ne percevront pas. Ces intrus créeront des pépites dans l’hypothèse la plus favorable. En effet en faisant appel aux experts concernés et compétents internes et externes à l’entreprise, elles peuvent devenir des innovations dans tous les domaines de l’entreprise sans exclure celui du management. En effet, je connais des entreprises où le top manager est un obstacle à toute évolution, même lorsque la survie de l’entreprise est en jeu. Les neurosciences enseignent que le cerveau inconscient est génial pour permettre de développer des possibles innovants grâce aux engrammes qu’il contient et également espiègle en émettant des émotions négatives incitant à ne pas sortir de la routine. Ce qui revient à rejeter ou à nier l’intrus et à s’endormir sur d’éphémères lauriers. Ainsi, la routine est aussi une addiction d’autant plus sclérosante pour ceux qui ont peur de prendre des risques lorsque leur inconscient est engrammé par des souvenirs d’échecs.

Je laisse le soin à celles et ceux qui opèrent dans d’autres mondes complexes de transférer ce qui précède. En effet des intrus existent dans tous les mondes complexes de la politique, de l’économie, de l’écologie, de la religion… comme dans ceux de l’individu, du couple, de l’entreprise. Cependant, la complexité masquant beaucoup le réel, il faudra ouvrir ses yeux et ses oreilles sans s’enfermer dans l’immobilisme afin de s’innover et d’innover seuls ou mieux à plusieurs. Cependant, il faudra reconnaître et éviter certains biais cognitifs qui bloquent la situation due à des émotions négatives comme la peur ou des émotions qui favorisent des plaisirs addictifs matérialistes souvent égocentriques et éloignent du bonheur jamais en addiction qui émerveille celles et ceux qui s’engagent : un bel exemple, celui du management par la confiance à la MAIF (lire à cet effet L’Entreprise du XXIe siècle sera politique ou ne sera plus de Pascal Demurger, Directeur général de la MAIF et préfacé par Nicolas Hulot, publié en juin 2019.


Bernard Baudelet

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