Station Noon : du design et de l’éducation

Mourad Oural

À l’occasion du Lille Métropole World Design Capital, Mourad Oural, un désigner soucieux de créer des passerelles entre la France et le monde, propose un projet de tiers lieu hybride piloté par le design, au cœur de la métropole lilloise, dans la commune de Tourcoing. « Station Noon » serait un espace où l’on reviendra à l’essentiel, le pourquoi un objet est crée, mais aussi, et surtout un endroit où des formateurs donneront aux jeunes issus de tous milieux l’accès à un monde hermétique. Entretien.

Mourad Oural, qui êtes-vous ?

Diplômé de l’ESAD d’Amiens en 1999 et après une expérience plutôt orientée vers la communication visuelle, j’ai fondé en 2016 We Think Design, une agence de design global et stratégique, où j’ai collaboré à des projets d’aménagement urbain, d’inclusion sociale et économique, effectuant des missions de conseil auprès des collectivités en matière de services et de nouveaux usages. Autour de la notion de ville intelligente, je développe une approche du design comme catalyseur de changement, fédérant les acteurs de la ville autour de scénarios partagés, permettant une réappropriation collective, tangible et intelligible du territoire urbain.

Vous avez proposé votre projet, Station Noon, à Lille Métropole World Design Capital. Si l’on devait concevoir en 3D votre idée, comment se dessinerait votre tiers-lieu ?

Le tiers lieu se dessinerait comme un lieu de la convergence, certes avec des accès limités et organisés — afin de préserver des zones de confidentialité (zone entrepreneurs par exemple), mais un espace ouvert où tout un chacun, à partir du moment où il s’engage à être garant de la tranquillité et du confort de toutes et tous, peut traverser, occuper, un espace pluridisciplinaire… Je pense à nos jeunes, qui doivent avoir accès plus largement à des espaces d’entrepreneuriat, sans qu’il ne s’agisse de stages d’une semaine ou de visites éclair, qui ont par ailleurs leur vertu. Je pense que les jeunes, futurs entrepreneurs ou non, doivent pouvoir approcher, goûter des contextes dans lesquels ils sont encore trop peu présents, pour un tas de raison, ce lieu se veut être une expérimentation à ce titre, prévoir des journées en autogestion entrepreneuriale pour les jeunes, et des meet-ups destinés à ces mêmes jeunes, intéressés ou non d’ailleurs par l’aventure partenariale.

Allons à l’intérieur de Station Noon… Vous évoquez l’idée d’y revoir la notion de design, d’une part, par exemple la création d’une chaise, pourquoi est-elle créee ? Quelle est son utilité ? Mais surtout l’idée de penser à recycler plutôt que de vouloir produire à tout prix…

En effet, de par la qualité de la formation que j’ai reçue et par ma vision des choses, j’estime que le design ne doit pas être un accélérateur de l’obsolescence, mais qu’il doit favoriser la réappropriation d’une vraie qualité de vie, d’une fonctionnalité des choses qui ne s’oppose pas à leur désidérabilité. Alors oui, produire encore une chaise n’est peut-être pas le champ dans lequel j’ai envie d’œuvrer, mon rôle est certainement ailleurs… L’utilité publique, le design des services, la création d’outils physiques ou dématérialisés qui agissent dans le sens du lien, sans l’opposer à la performance. Le recyclage (je préfère à ce propos le terme de « réemploi ») est une pratique que l’on entend beaucoup. C’est une pratique du bon sens. Il était évident que nous, designers, devrions être préoccupés par notre environnement, par l’avenir climatique de nos territoires, par la vacuité des ressources, sans tomber dans des écueils démagogiques… Et la collaboration avec des métiers très techniques, des ingénieurs et autres chercheurs est donc une nécessité. Réemployer la ressource, la matière, l’énergie doivent en effet être au cœur de nos pratiques, de nos préoccupations.

Autre volonté très forte, insérée dans les plans de votre dessein : la formation. Ouvrir une école de design au sein de Station Noon, afin que des jeunes issus de tous horizons puissent entrer dans le monde du design, sans la crainte de ne pas être « hors système ».

L’un des piliers de ce lieu est de pouvoir à la fois démocratiser le design, mais également d’en faire aux yeux de tous non seulement une pratique créative, mais un vrai vecteur de pragmatisme et de performance pour les entreprises, les territoires. J’ai l’intime conviction que le design est une pratique de l’engagement, de la bienveillance et de l’empathie. Le design est aussi un métier du pragmatisme, j’aime d’ailleurs à rappeler que les designers sont aussi des entrepreneurs ou des intrapreneurs. L’idée du « designer déconnecté », qui génère de la dépense et qui est autocentré est une légende, ou doit disparaître, et c’est en partie, je crois, à nous, designers, d’œuvrer dans ce sens. Voilà le sens du projet de la petite école, qui accueillerait très peu d’élèves, provenant de tous les milieux sociaux, et qui seraient formés dans un souci de la qualité, du service, tout en pouvant exprimer sa vision et sa créativité dans des projets d’utilité publique, d’aménagement urbain, de services, de performance économique.

Nous sommes absolument convaincus de la nécessité de former des designers pour nos territoires et nos entreprises, qui soient des atouts et de vrais vecteurs d’innovation. Nous sommes absolument certains qu’il s’agit d’accompagner certains publics à accéder à ces métiers, car la diversité des visions est un atout gigantesque, le vrai vecteur de l’innovation sociétale.

Vous avez choisi Tourcoing comme lieu potentiel pour y accueillir votre vaisseau, pourquoi ?

Tourcoing, comme d’autres villes de notre territoire qui ont une histoire forte, réunit les avantages d’être une commune frontalière, d’être composée d’une population jeune et d’être une ville qui connaît une évolution et un réveil assez importants. Je dirais que Tourcoing, qui est quand même la troisième ville de la région des Hauts-de-France est l’une des communes de la métropole lilloise des plus à même d’accueillir un projet d’innovation écosystémique comme celui de Station Noon.

Si votre édifice voit le jour, quels sont les partenariats que vous envisagez entre la France et le monde ?

Le but est de partir de la France, de notre richesse culturelle et de notre ancrage dans une culture européenne, pour pouvoir à la fois créer une interface qui soit dans la capacité de défendre une vision du design, mais aussi sociétale, et de fédérer nos partenaires qui sont aujourd’hui la Belgique, Les Pays-Bas, les États-Unis, le Canada, le Maroc, la Turquie et l’Allemagne, pour ne citer qu’eux. Ils représentent toutes et tous des starts-ups, des territoires, des entreprises, des organisations, des industries. Ils sont tous très intéressés de continuer d’échanger et d’agir pour créer de la valeur, conscients que cela peut être un maillon essentiel, à la fois par sa nature universelle, mais aussi sa capacité de défendre et propager des valeurs culturelles spécifiques, des manières de produire aux moyens d’employer les ressources et les talents… Station Noon est actuellement en pourparlers avec la mairie de Tourcoing. Parce qu’elle créerait des ponts entre la France et l’étranger, parce qu’elle participerait à la démocratisation du design, parce qu’elle formerait des designers en herbe issus de tous milieux, nous lui souhaitons de voir le jour le plus rapidement possible…

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