Pouvoir d’achat des Français : trois enjeux pour mieux comprendre

La question du pouvoir d’achat des ménages recouvre plusieurs aspects qui ne se réduisent pas aux statistiques officielles sur le sujet. Si, selon l’INSEE, le pouvoir d’achat est en hausse depuis 2017, le ressenti est tout autre.

Crédit : Anete Lusina – Pexels

Selon un récent sondage d’Opinion Way, 57 % des Français pensent que leur pouvoir d’achat a baissé ces cinq dernières années. Sur longue période, les Français estiment que leur niveau de vie se dégrade voire qu’il est inférieur à celui de leurs parents. Or, celui-ci a augmenté de plus 50 % depuis 1998. Les valeurs moyennes ou mêmes médianes ne retracent qu’imparfaitement la situation des ménages en France. Les conditions de vie dépendent du montant des dépenses de logement et de celles liées aux transports. Par ailleurs, la situation des personnes en CDD, en intérim ou à temps partiel, ainsi que celle des micro-entrepreneurs diffère des autres du fait de l’instabilité de leurs ressources.

Le problème complexe des bas salaires

Contrairement à une idée reçue, en France, ces vingt dernières années, le partage de la valeur ajoutée ne s’est pas effectué au détriment des salariés. La productivité par tête a progressé moins vite que le montant du salaire réel. La France est un pays de l’OCDE qui a réduit le plus fortement le coût des bas salaires à travers la mise en place d’exonération massive des charges sociales (coût supérieur à 35 milliards d’euros) et avec l’introduction de la Prime d’Activité (coût de 10 % milliards d’euros). Pour autant, dans certains secteurs, en particulier dans l’agroalimentaire, la construction, la restauration, la santé (hôpitaux), l’éducation, les services à la personne, la distribution, et les transports, les salaires restent faibles. Le salaire mensuel net moyen est de 1 700 euros dans l’hébergement/restauration et de 1 900 dans les services de santé ainsi que dans l’éducation quand il atteint 3 600 euros dans le secteur financier ou près de 4 000 euros dans le raffinage.

Dans le cadre de la lutte contre le chômage, les pouvoirs publics, depuis 1993, ont mis l’accent sur l’allègement du coût du travail pour les emplois à faible qualification. Cette politique coûteuse a généré plusieurs effets pervers. Les mécanismes d’exonération de charges sociales créent des effets de chappe qui rendent difficiles les augmentations salariales. Ces dernières peuvent entraîner la perte, pour l’entreprise, de l’avantage procuré par les allègements. Ces mécanismes n’incitent pas à monter en gamme et à augmenter le niveau de compétences des salariés.

Si pour certains, le fait que la France ait deux fois plus de salariés non qualifiés justifie les exonérations centrées sur les bas salaires, d’autres estiment que ces dernières autoalimentent la sous-qualification de la main-d’œuvre.

Les exonérations de charges sociales bénéficient à des secteurs à faibles marges ou rencontrant des difficultés économiques comme la Poste ou la grande distribution. Leur remise en cause est difficile d’un point de vue social.

Pour permettre une plus grande fluidité des salaires, les pouvoirs publics auraient tout avantage soit à les intégrer complètement dans le barème des cotisations sociales, soit de passer à un autre système. L’instauration, par exemple, d’un abattement de charges sociales applicables à tous les salaires ne provoquerait aucun effet de seuil et favoriserait les bas salaires sans porter préjudice aux autres. Par ailleurs, il est peu souhaitable de poursuivre sur le chemin de la socialisation des salaires aboutissant à faire de l’État, un employeur de second rang. L’argument fallacieux de la compétitivité a été mis en avant pour justifier les exonérations de charges sociales. Or ces dernières bénéficient dans les faits à des secteurs protégés, peu exposés à la concurrence internationale, le Poste ou la distribution. Elles constituent une forme de subvention déguisée. Il serait plus sain de passer par des augmentations de salaire permettant d’améliorer réellement le niveau de vie des salariés concernés avec, en contrepartie, une hausse des tarifs des produits et services. Des accords de branche pourraient centrer les hausses salariales sur les emplois à faible qualification.

La problématique du coût du logement

Une des causes majeures de la perception de perte de pouvoir d’achat est la hausse du coût du logement. Le poids des dépenses de logement dans le revenu des ménages français est passé au sein de dépenses de consommation finale de 20 à 27 % de 1990 à 2020. Pour les jeunes actifs ou pour les ménages modestes locataires et ne bénéficiant pas d’un logement social, cette part peut atteindre 40 %. Cette situation est imputable à la hausse du prix de l’immobilier. La faiblesse des taux d’intérêt et l’abondance de liquidité alimentent ce mouvement haussier. Depuis 1990, le prix de l’immobilier résidentiel en France a été multiplié par près de trois. Cette hausse est la conséquence d’un déficit chronique de logements au sein des grandes agglomérations qui concentrent une part croissante de la population française. Il conviendrait, au minimum, de construire 100 000 logements par an sachant que la tendance, ces dernières années, a été plutôt à la baisse dans ce domaine. La rareté du foncier, les coûts élevés de construction et la multiplication des contentieux expliquent la diminution du nombre de constructions malgré des besoins en hausse. Les dépenses en faveur du logement, plus de 32 milliards d’euros par an, comme la Cour des Comptes l’a souligné à plusieurs reprises, conduisent à une augmentation du prix de l’immobilier. Le gain généré par les réductions d’impôt en faveur de l’investissement immobilier locatif est, par exemple, réintégré dans les prix de vente.

Les pouvoirs publics pourraient être tentés d’augmenter la taxation des plus-values pour réduire la spéculation. Cette arme est à double tranchant. Dans un marché déséquilibré, cette hausse pourrait être répercutée sur les prix. Un accroissement de l’offre serait préférable. Il suppose une réforme des règles d’urbanisme avec une densification accrue des centres-villes. Une industrialisation de la filière du bâtiment ainsi qu’une plus grande concurrence au niveau des biens intermédiaires (ciment, béton, etc.) seraient également nécessaires afin de réduire les coûts.

La question sensible du coût de l’énergie

Pour les personnes ne vivant pas au centre des grandes agglomérations, le recours à la voiture est bien souvent incontournable pour se rendre au travail ou pour accomplir les tâches de la vie courante (école des enfants, courses, santé, etc.). Les dépenses de transports (voiture, assurance, carburant) grèvent fortement le budget des ménages modestes habitant en périphérie ou en milieu rural. Ces derniers sont, par ailleurs, souvent confrontés à des dépenses de chauffage importantes du fait de logements mal isolés. Pour les ménages se situant parmi les 20 % le plus modestes, la part des dépenses énergétiques accapare 15 % de leurs revenus nets d’impôts, contre 6 % pour ceux se situant parmi les 20 % les plus aisés. L’augmentation du prix de l’essence ou des taxes qui y est associée est durement ressentie par les ménages recourant quotidiennement à leur voiture.

La lutte contre les émissions de CO2 provoquera une hausse des prix de l’énergie. Celle-ci sera imputable au coût de la transaction énergétique et au prix des droits carbone qui frapperont de plus en plus durement les énergies fossiles.

En raison de l’intermittence de la production, les énergies renouvelables nécessitent des investissements redondants (nécessité de disposer de capacités de production supérieure à la demande et de capacités de stockage). Le prix européen du carbone continuera, de son côté, à augmenter avec l’extension d’ici 2024 du système d’échange de droits à émissions de CO2 en Europe au transport et à la construction. De 2017 à 2021, le prix des droits d’émission de CO2 est passé de 10 à plus de 60 dollars la tonne.

Les pouvoirs publics pourraient être contraints de maintenir durant toute la durée de la transition des mesures de soutien (chèque énergie) en faveur des ménages à faibles revenus. Cette politique d’aide devrait à un moment ou un autre se traduire par une hausse des prélèvements. Elle aboutit à une socialisation d’une part non négligeable des revenus des ménages les plus modestes. Pour ceux qui appartiennent au premier quintile, cette socialisation atteint déjà plus de 30 %.

Afin de répondre rapidement au problème de pouvoir d’achat auquel sont confrontés une partie non négligeable de résidents vivant en France, les gouvernements ont tendance à recourir à des politiques de soutien ciblées au risque de générer des effets de seuil et une relative démotivation face à la valeur travail. Par ailleurs, ces politiques doivent être financées. En règle générale, les augmentations des impôts touchent, avant tout, les classes moyennes en raison de leur importance démographique. Il en résulte de l’aigreur voire de la défiance, les aides ne bénéficiant pas, par définition, à tous. La nécessité de revaloriser le travail et d’augmenter le nombre de logements disponibles apparaît comme des priorités afin de garantir sur la durée une évolution positive du pouvoir d’achat des ménages.

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