Brice Couturier : « l’ordre international libéral est en train d’être détricoté par la puissance qui l’a conçu »

Brice Couturier, 1969, année fatidique, Editions de l’Observatoire, 2019.

Tous les jours sur France Culture, Brice Couturier nous fait partager sa curiosité et son érudition sur France Culture. Homme de radio, le journaliste est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages. Le dernier a pour objet l’année 1969. Une année décisive, « fatidique » selon lui.

Vous titrez votre ouvrage sur 1969 et son importance. En France, c’est 1968 qui a marqué les esprits. En quoi 1969 se démarque-t-il de 1968 ? En quoi cette année engage-t-elle une bifurcation dans l’Histoire ?

Brice Couturier : En lisant de nombreux journaux, magazines, documents divers de cette époque, et surtout en réécoutant les chansons de cette année, en revoyant les films-cultes (Easy Rider, Les gens de la pluie, La piscine, More, La fiancée du pirate, etc.) j’ai eu le sentiment que cette année 1969 marquait à la fois l’apogée de la folle décennie des sixties et l’entrée dans une époque au feeling très différent. Les sixties ont été une époque d’émancipation, de remise en cause des cadres sociaux et des institutions. Cette frénésie transgressive et révolutionnaire se brise autour de 1968, dans plusieurs pays sur une demande de retour à l’ordre : les « évènements de mars » 1968, en Pologne, sont sévèrement réprimés et l’ébullition intellectuelle libérale est combattue par le régime communiste, à l’occasion d’une purge antisémite digne de la pire époque de la fin du stalinisme. Les Soviétiques remettent au pas le « Printemps de Prague » avec leurs chars. Nixon devient président des Etats-Unis en novembre 68 et prend ses fonctions en janvier 69. De Gaulle, qui vient de remporter une victoire électorale aux législatives de juin 68, est chassé du pouvoir dès l’année suivante. L’époque Pompidou sera très différente.

Il m’a semblé en me repenchant sur cette époque que les tendances libertaires qui s’étaient déployées tout au long des années soixante s’étaient exacerbées face à leur échec politique de 1968. Les « mouvements étudiants », partout puissants et relativement homogènes, éclatent du coup en une multitude de chapelles (les « groupuscules ») rivalisant entre elles en une course folle à la radicalité. Elle débouche dans plusieurs pays, et en particulier aux Etats-Unis, sur une multitude d’attentats terroristes dont on a étrangement perdu le souvenir. Alors que la vague d’attentats à la bombe qui va secouer l’Italie, et qui s’ouvre avec l’attentat de la Banque d’agriculture de Milan de 1969, elle, est bien présente dans les mémoires. De même que les premiers méfaits de la « bande à Baader » en Allemagne, qui ont également lieu en 69. C’est vraiment l’année du basculement.

1969 est tout à la fois pour vous à la fois le paroxysme d’une certaine idéologie et la date de son effondrement. De quelle idéologie parlez-vous au juste ? Et quelles sont selon vous les raisons de cet échec ?

B. C. : L’idée d’émancipation, l’idée de révolution sont partout présentes dans les productions des « late sixties ». Mais on ne sait pas au juste ce que l’on entend par là. Il s’agit à la fois d’une révolution des mœurs, d’une révolution sexuelle : les premières photos de nu intégral sont publiées dans la revue Penthouse en 1969. D’une révolte anti-autoritaire : les jeunesses exigent des droits individuels très nouveaux pour l’époque ; toutes les institutions incarnant une forme d’autorité ou de contrainte font l’objet de contestations. D’une révolte des minorités, en particulier des Noirs aux Etats-Unis. Mais ces révoltes se cherchent une idéologie structurante. Et hélas, dans les pays occidentaux en tous cas, elles ne trouvent qu’une vieille idéologie du XIX° siècle : le marxisme.

Les ouvriers n’ont aucune envie de voir contester la société de consommation, à laquelle ils viennent à peine d’accéder.

Or, le mythe du caractère spontanément révolutionnaire de la classe ouvrière éclate, lorsque les syndicats ouvriers et le Parti communiste renvoient les étudiants gauchistes à leurs études. Les ouvriers n’ont aucune envie de voir contester la société de consommation, à laquelle ils viennent à peine d’accéder. Le PCF reçoit de Moscou la consigne de calmer le jeu : l’URSS apprécie la politique extérieure du Général, très favorable aux démocraties populaires et de plus hostile envers les Etats-Unis.

A partir de 1968, nous prenons selon vous un « mauvais chemin ». De quoi ce chemin est-il pavé ?

B. C. : L’échec du gauchisme politique, des maoïstes, des anarchistes et des trotskistes, amplement prévisible, a renvoyé les militants des groupuscules à leurs propres échecs individuels. C’est en 1869, que naît le slogan « The personal is political », que les membres de la Kommune 1 allemande proclament « Das Private ist politisch ». Ce que cela signifie, c’est la naissance d’un narcissisme de masse, bien diagnostiqué par Christopher Lasch. Chacun est ramené à ses particularités et encouragé à les exacerber, afin d’en faire l’axe existentiel de ses propres revendications. Ce n’est pas par hasard que naissent en 1969 le mouvement des « fiertés homosexuelles », après la « bataille du Stonewall Inn », et la constitution d’un nouveau mouvement féministe, qui rompt avec les groupes gauchistes, accusés, à juste titre, de machisme… C’est la case départ de ce que Tom Wolfe a appelé « the Me-decade », la naissance de la « politique des identités » qui a plombé le Parti démocrate américain, donnant la victoire à Donald Trump.

Les jeunes militants actuels, ceux qui interdisent de parole, sur les campus, les orateurs qui leur déplaisent, sont les héritiers de cette génération gauchiste.

Mais il faut aussi mettre en cause le sens spécifique d’avoir « infiniment raison » de cette génération gauchiste, le sentiment qu’elle avait de sa supériorité, son « intolerant self-rightneousness » (Paul Hollander), son mépris pour ce qu’elle considérait comme « le vieux monde ». Car les jeunes militants actuels, ceux qui interdisent de parole, sur les campus, les orateurs qui leur déplaisent, sont les héritiers de cette génération gauchiste. Ils prétendent être « mis à l’abri » de propos qui pourraient les « déranger » en fonction de leur « identité ». Or, les idées peuvent s’échanger, s’opposer, négocier des compromis ; les identités touchent à l’être même et ne sont ni négociables ni même objet d’échanges. C’est ce que ne comprend pas cette partie de la gauche, actuellement engagée dans cette impasse.

Si nous écrivions une uchronie et que nous imaginions comment cela aurait pu être autrement, qu’est-ce qui aurait dû se passer ? Quelles sont les occasions manquées qui n’ont pas été saisies ? Qu’est-ce qui aurait pu être fait autrement ?

B. C. : A mes yeux et concernant la France seule, cette fois, Chaban-Delmas, conseillé par un petit groupe de brillants technocrates mendésistes ou libéraux, repérés par François Bloch-Lainé — Simon Nora, Jacques Delors, Gérard Worms, Yves Cannac… aurait pu être l’homme de la situation. Il avait parfaitement compris que la société et l’économie françaises aspiraient à un grand déblocage. Mais comme l’a fort bien saisi François Mitterrand, sur le champ, Chaban n’avait pas la majorité de sa politique. Et il inquiétait jusqu’au président Pompidou lui-même… Les jeunes technocrates menaient bataille contre un vieux patronat sclérosé, et habitué à vivre tranquillement sous la protection d’un Etat protecteur. La France avait besoin à la fois de davantage d’innovation et de repenser les relations du travail. Ce qui s’est passé en Allemagne en 1969 a été autrement plus prometteur. En obtenant une très courte victoire aux élections et en bénéficiant d’un changement de stratégie d’alliance des libéraux du FDP, Willy Brandt et le SPD ont pu moderniser la RFA.

Au regard des thèses que vous développez dans cet ouvrage, mais aussi des chroniques que vous rédigez pour France Culture, quel regard portez-vous sur notre époque ?

B. C. : La caractéristique majeure de notre époque, c’est l’entrée en crise des démocraties libérales et de l’ordre international qu’elles avaient réussi à construire. En 1989 – 1991, les grands espoirs nés de la chute du communisme soviétique avortent, sous les coups des « hommes forts » populistes, les Trump, Orban, Bolsonaro, Salvini…

L’ordre international libéral, qui permettait de gérer le heurt des intérêts nationaux est en train d’être détricoté par la puissance qui l’a conçu et en garantissait le fonctionnement.

Le besoin de sécurité l’emporte sur le désir de liberté. Pourquoi ? A cause des nouvelles technologies qui provoquent une remise en cause du salariat classique. A la crise financière de 2008 qui a démontré que les élites mondialistes pensent d’abord à leurs propres intérêts et ne privilégient pas suffisamment ceux des nations qu’elles sont censées représenter. Aux flux migratoires qui remettent en cause les modes de vie traditionnels et créent un sentiment d’insécurité culturelle parmi les populations. Cela crée une situation très dangereuse et porteuse de conflits, car l’ordre international libéral, qui permettait de gérer le heurt des intérêts nationaux est en train d’être détricoté par la puissance qui l’a conçu et en garantissait le fonctionnement, les Etats-Unis.

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