Abstention : pourquoi le vote électronique est une mauvaise idée

Photo de Artem Podrez provenant de Pexels

Tous les analystes y vont de leur petit couplet : le grand gagnant des élections régionales 2021 a été l’abstention. Les Français, notamment les plus jeunes, ont préféré aller à la pêche plutôt que dans les bureaux de vote.

Ces analystes se sont bien sûr empressés d’énumérer les raisons qui ont conduit à ce triste constat sur la vie démocratique de notre pays.

D’abord, évidemment, le contexte actuel. Le déconfinement récent et le retour à une vie quasi normale, après plus d’un an de stop-and-go, ont joué contre les échéances électorales. D’autant plus que les élections régionales, traditionnellement, ne remuent pas les foules. Beaucoup ont préféré sortir se changer les idées plutôt que de remplir leur devoir de citoyen.

Ensuite, la désaffection des Français pour la politique. L’épisode des gilets jaunes a montré comment certains Français étaient exaspérés par la vie politique et trouvaient d’autres moyens que les urnes pour exprimer leur mécontentent. Les manifestations violentes et les grèves sont devenues depuis 10 ans notre quotidien. Si la conflictualité est une chose normale en politique, la violence quant à elle ne doit pas le devenir.

Enfin, la pauvreté de l’offre politique en France. Certains analystes pointent le fait que, malgré une offre pléthorique allant de l’extrême gauche à l’extrême droite, les Français ne s’y retrouvent pas. Leurs préoccupations ne sont pas prises en compte par les partis politiques. Partis politiques qui ne produisent plus d’idées et encore moins d’espérance, qui ne se révèlent être que des machines à conquérir le pouvoir et à distribuer les places. Les jeunes qui s’investissent dans les partis sont vite déçus. Ceux qui rejoignent les partis anti-système se rendent vite compte que ces partis ne sont pas les derniers à profiter de ce système tant honni. Les jeunes sont pourtant loin d’être dégoûtés par la politique. Ils le sont des partis politiques et s’investissent ailleurs.

Illusion ou gadget

Alors face à l’abstention, que faire ? Certains ont trouvé la solution : le vote électronique ! Mais oui, il fallait y penser. Pourquoi ne pas digitaliser le vote ? Imaginez-vous un dimanche d’été, couchés sur votre serviette sur la plage, à quelques mètres du bord. Tout en sirotant un mojito, vous prenez votre smartphone d’une main et, en deux clics, « A voté ! ». Le tout aussi facilement que s’il s’agissait de valider une commande sur amazon. On peut déjà le faire via zoom ou bien d’autres plateformes à des échelles plus réduites et ça marche ! La vie se digitalise, c’est une des leçons de l’épidémie de Covid. Voter par internet, c’est aller dans le sens de l’histoire, c’est le progrès. Et en plus, c’est écolo ! Et économique ! On coche toutes les cases. Il faudrait être stupide ou rétrograde pour lutter contre la numérisation de la démocratie.

Cette mesurette me semble inefficace, et même contre-productive. Elle risque d’accentuer le phénomène qu’elle est censée réduire.

Première raison : la suspicion. On ne peut pas affirmer que la relation entre les Français et leurs élus soient une relation de confiance. Rajoutons à cela la suspicion liée au vote par Internet. Aujourd’hui, il est encore de bon ton d’accuser les responsables du vote de manipulation des listes électorales, de bourrage d’urne, etc. Ces accusations sont minoritaires et parfois non dépourvues d’un certain fondement. Il peut y avoir de petits bidouillages ici où là dans une petite commune ou dans un bureau de vote d’une grande ville, mais ça ne va jamais très loin au sens où cela ne remet généralement pas en cause finalement la sincérité du scrutin. Avec le vote par internet, la porte est grande ouverte à toutes les manipulations. La cybercriminalité est aujourd’hui un fléau majeur pour les démocraties. Quid d’une déstabilisation venant d’un Etat plus ou moins ennemi ? Quel élu peut sortir pleinement légitimé d’un tel processus ?

Seconde raison : voter par internet, c’est aussi normaliser le risque de voter sous la pression d’un d’un tiers. Un mari peut obliger sa femme à voter pour tel candidat, un patron ou une personne influente sur le plan syndical peut aussi exercer des pressions en ce sens. Là aussi, la suspicion est de mise. N’oublions jamais que l’isoloir a été introduit en France en 1913 pour que le citoyen échappe à ce type de pression. Seul face à lui-même dans un espace d’à peine un mètre carré, personne ne peut lui forcer la main, personne ne peut se hisser derrière lui pour vérifier la nature de son vote. Le vote dans l’isoloir, ce n’est pas que du folklore démocratique ; cela répond à une finalité bien précise que le vote en ligne est incapable de garantir.

Les solutions techniques pour résoudre un problème profond et complexe constituent au mieux une illusion, au pire un gadget. Repenser le système de vote, horizontaliser la prise de décision en politique, redonner confiance en nos représentants, refonder de fond en comble les partis politiques, trouver des idées innovantes, tout cela ne se fera pas grâce à une plateforme sur Internet.

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