Bullshit jobs (1) : un questionnement radical sur notre système politico-économique

Au-delà d’une simple expression ayant fait le buzz, les « bullshit jobs » — littéralement les « jobs à la con » — interrogent le fonctionnement de notre société et son évolution depuis un siècle. Ce que ne manque pas de faire David Graeber.

Crédit : cottonbro – Pexels

Connaissez-vous David Graeber ? David Graeber est anthropologue ; il a enseigné à Yale puis à la London School of Economics. C’est aussi un militant anarchiste qui a activement participé au mouvement Occupy Wall Street. David Graeber est mort en septembre 2020. Un ouvrage posthume écrit avec l’archéologue David Wengrow est sorti récemment, ouvrage dont nous parlerons certainement plus sur ce site tard. Mais David Graeber est devenu célèbre en forgeant l’expression bullshit jobs, expression qui a été très médiatisée ces dernières années et qui a mis des mots sur ce que beaucoup de personnes vivent au quotidien.

Radical

Anarchiste… Le mérite de David Graeber tient précisément à cette radicalité. Radical, étymologiquement, renvoie à la racine. David Graeber prend en effet les problèmes à la racine pour questionner en profondeur les fondements de notre système politico-économique. Quelles que soient nos opinions politiques, force est de constater que Graeber tape fort et surtout juste. La lecture de l’anthropologue américain ébranle un certain nombre d’évidences. En cela, elle est salutaire.

L’expression bullshit jobs a rencontré un succès certain. Pour autant, le livre ne se résume pas à un discours ironique sur ce phénomène des bullshit jobs, comme d’autres livres ont pu s’y complaire[1]. Si le phénomène prêt à rire, il prête tout autant à réfléchir. David Graeber va dans son ouvrage chercher les raisons de cette évolution absurde pour en dénoncer une logique qui l’est beaucoup moins.

Activités essentielles et activités non essentielles, ça vous dit quelque chose ?

Alors qu’est-ce qu’un job à la con ? Nous reviendrons dans l’article suivant sur sa définition précise et sur ce que celle-ci embrasse comme expériences vécues. Pour l’heure, disons qu’il s’agit simplement d’un emploi n’ayant aucune utilité sociale, superflu, voire nuisible. C’est un emploi dont la disparition passerait inaperçue, voire améliorerait les choses, ferait gagner du temps ou de l’argent. Il y a toute une kyrielle de jobs sans utilité réelle. Consultants, gestionnaires, délégués, animateurs divers et variés, chargés de projets ou de mission, managers Excel… la plupart parfaitement conscients en leur for intérieur de l’inutilité de leurs jobs, même s’ils ne s’en ouvrent évidemment pas auprès de leurs collègues ou hiérarchie.

Un médecin, un ouvrier, un agent d’entretien, un cheminot, un éboueur, une professeure, une caissière de supermarché, une infirmière ont quant à eux une indéniable utilité sociale. S’ils viennent à faire défaut, cela se voit, cela pose des difficultés, le cours des choses se détraque, la situation empire. Remémorons-nous la première vague de coronavirus, quant à 20 h pétante chaque soir, nous applaudissions le personnel soignant. Nous reconnaissions alors explicitement le caractère essentiel de leurs activités. Or David Graeber constate la progression rapide au cours des dernières décennies des jobs à la con au détriment des emplois productifs.

Un enjeu politique avant tout

Comment en sommes-nous arrivés à cette situation aberrante ? Il y a un siècle, beaucoup à l’instar de Keynes imaginaient le futur comme le lieu du temps libre, où, grâce au progrès technique, 15 heures de travail hebdomadaire suffiraient largement pour vivre. Pourquoi avoir compensé cette baisse des emplois productifs par des emplois parfaitement inutiles ? « C’est comme si quelqu’un s’amusait à inventer des emplois inutiles dans le seul but de nous garder tous occupés. »[2] Pourquoi sommes-nous (nous sentons-nous) contraints d’occuper des postes qui n’ont aucun sens alors que nous pourrions collectivement nous organiser pour travailler moins ? Voilà le premier réseau de questions que David Graeber nous invite à explorer.

Le second laisse perplexe. Comment tout cela a-t-il pu être rendu possible dans des sociétés néolibérales, c’est-à-dire dans des systèmes politiques et économiques reposant sur le culte de l’efficacité et la traque de toute dépense superflue ou supposée telle ?

Pourquoi payer chèrement des gens qui passent 80 % de leur temps de travail à poster des mèmes de chats sur les réseaux sociaux alors que l’entreprise dit rechercher en permanence à maximiser ses profits ?

Il y a là un paradoxe. Des organisations deviennent obèses quand, au même moment, leurs dirigeants prônent l’austérité, la maîtrise des coûts, la modération salariale… Notons qu’il serait injuste de réserver ce diagnostic à la seule fonction publique. La bureaucratisation est partout, comme l’avait déjà souligné il y a longtemps le sociologue François Dupuy. Dans les banques, les labos pharmaceutiques ou encore « les boîtes d’ingénieurs, les jobs à la con pullulent. Les directions d’entreprises se montrent souvent réticentes à augmenter les effectifs des cols bleus (ou vont si besoin les chercher du côté de la sous-traitance), mais n’hésitent pas à recruter des cols blancs qui ne servent à rien. L’austérité, c’est bien… mais pour les autres.

“Une flèche visant notre civilisation en plein cœur

Au cours des dernières décennies, le phénomène des bullshit jobs s’amplifie contre toute rationalité apparente. Pourtant, des raisons existent et elles ne sont certainement pas économiques puisqu’elles nuisent à l’efficacité et à la rentabilité. C’est donc du côté du politique que David Graeber va orienter son enquête. “Ce livre entend […] poursuivre un but politique. J’aimerais qu’il soit comme une flèche visant notre civilisation en plein cœur. Il y a vraiment quelque chose qui cloche dans la direction que nous avons prise. Nous sommes devenus une civilisation fondée sur le travail, mais pas le travail ‘productif’ : le travail comme fin et sens en soi.[3]


[1] Comme le livre de Zoé Shepard Ab-so-lu-ment débordée ou le paradoxe du fonctionnaire ou encore celui de Julien Brygo et Olivier Cyran Boulots de merde !

[2] David Graeber, Bullshit Jobs, Les liens qui libèrent, 2019.

[3] ibid.

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