Ce krach qui tarde à venir…

Les bourses dévissent, le krach se profile, la récession mondiale pointe le bout de son nez. C’est l’information que l’on peut extraire de la torpeur de l’été et du mois d’août 2019. Vous n’en avez rien à faire ? Peut-être avez-vous raison.

© Can Stock Photo – zoooom

Tous les ans, aux premiers jours du printemps, dans les jardins des Tuileries à Paris, un magnifique marronnier à fleurs rouges fleurissait sur la tombe des Gardes suisses tués lors de la journée du 10 août 1792, l’une des journées les plus décisives de la Révolution française. Et tous les ans, un article paraissait dans la presse pour relater le fleurissement du marronnier.

Le mot « marronnier » vient de trouver sa place dans le jargon du journalisme en désignant un article ou un reportage consacré à un événement récurrent, prévisible et de faible importance. Le marronnier n’a qu’une fonction : noircir le papier des journaux ou meubler du temps d’antenne quand les rédactions n’ont pas grand-chose à se mettre sous la dent.

Mauvais augures

Comme la galette des Rois, le muguet du 1er mai, les soldes, le chassé-croisé des juilletistes et des aoûtiens, la rentrée des classes… l’annonce d’un krach boursier devient un marronnier. Mais si des phénomènes comme les krachs boursiers sont récurrents, il restent cependant difficilement prévisibles. Ils sont également loin d’être anodins.

Depuis 10 ans, chaque année (à l’exception notable de 2012), des articles de presse fleurissent pour annoncer l’arrivée imminente du prochain krach boursier, prémisse d’une crise financière et d’une récession économique.

Pour preuve : après une rapide recherche sur le web, voilà les petits trésors que l’on peut encore exhumer :

« Les prévisions sont difficiles, surtout quand elles concernent l’avenir », aurait conclu Pierre Dac. On a beau donner une échelle de temps un peu floue et prendre des pincettes pour interpréter les événements, à un moment il faut se lancer et rendre ses oracles. Car mieux vaut risquer de se tromper que de ne rien dire du tout.

Mais soyons rassurés. Un jour, les journalistes, experts et autres futurologues auront raison. Car plus un événement hautement probable tarde à se réaliser et plus il a de chance d’advenir bientôt. Un peu comme au casino avec une machine à sous : plus vous insérez des pièces dans la machine et plus vous vous rapprochez inexorablement du moment – tant attendu, mais indéterminé — où la machine va redistribuer une partie des sommes jouées. Cela demande simplement un peu de patience.

Il est impossible de se tromper tout le temps

Si vous cherchez à vous faire un nom en économie, je vous conseille une stratégie : annoncez tous les ans l’imminence d’une crise. Si l’erreur est humaine, la faillibilité permanente ne l’est pas. Rares sont les individus qui se trompent systématiquement, avec une implacable constance. Un jour, tôt ou tard, le réel vous donnera raison. Lorsque la crise arrivera enfin, tout le monde louera votre finesse d’analyse et la justesse de vos prévisions. Vous serez « celui qui a vu arriver la crise ». Vous serez un visionnaire… On ne retiendra que cela. Les plateaux télévisés et les pages des grands quotidiens s’ouvriront à vous. Et si pendant des dizaines d’années, vous vous êtes toujours plantés parce qu’aucune crise n’a eu lieu, ce n’est pas grave : tout cela sera oublié comme par magie. L’Histoire retient les réussites plus que les échecs.

A force de rabâcher et de se convaincre que la crise s’annonce, nos comportements vont s’en trouver modifiés.

Mais peut-être que le meilleur moyen de provoquer un krach consiste précisément à le prévoir. Ne négligeons pas la puissance des prophéties autoréalisatrices. A force de rabâcher et de se convaincre que la crise s’annonce, nos comportements vont s’en trouver modifiés et la crise va effectivement finir par éclater. Une anecdote pour s’en persuader. « En mars 1979, relate Paul Watzlawick, l’un des fondateurs de l’école de Palo Alto, les journaux californiens commencèrent à faire beaucoup de bruit autour d’une importante et imminente pénurie d’essence ; les automobilistes californiens se ruèrent alors sur les pompes à essence pour remplir les réservoirs de leur véhicule. Le remplissage des douze millions de réservoirs (qui, jusqu’alors, restaient aux trois quarts vides) épuisa les énormes réserves d’essence disponibles, et entraîna quasiment du jour au lendemain la pénurie annoncée. »[1]

Il n’est pas exclu d’assister à un phénomène de même nature avec les marchés financiers. Ce n’est un secret pour personne : le grégarisme qui y règne est à l’origine d’effets en cascade rapides et violents.

Rendez-vous donc l’année prochaine, sauf si bien sûr « l’effondrement systémique global » a lieu entre-temps, ce qui reste – ne l’oublions jamais – une possibilité.


[1] Paul Watzlawick, L’invention de la réalité, Seuil, 1996.

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