Déjouer ces biais qui nous trompent

© David Cassolato – Pexels

« 90 % des personnes décédées de la COVID-19 avaient plus de 65 ans ». Cette phrase répétée à la télévision est un exemple des biais qui, à notre insu, influencent nos comportements. Le but, en l’occurrence, est évidemment louable : inciter à la prudence les plus exposés. Mais la formulation rassure l’immense majorité des auditeurs, les moins de 65 ans. Autant leur dire que le Covid ne les concerne pas, qu’ils peuvent s’autoriser des comportements agréables, mais imprudents, écouter ceux qui nient la réalité des dangers.

Ce biais, ici involontaire, est fréquent. Si l’on nous affirme qu’une opération chirurgicale réussit 95 fois sur 100, nous l’accepterons aisément. Par contre, si l’on nous prévient que 5 fois sur 100, l’opération échoue, nous hésiterons. Pour parler comme les psychosociologues, nous sommes influencés par notre cadrage mental, en bon français le framing effect. Un biais exploité par ceux qui cherchent à nous vendre une marchandise ou une position politique. Ainsi les électeurs américains, interrogés sur les réformes sanitaires d’Obama, se déclarent-ils en majorité favorables à celles-ci lorsqu’on les désigne par leur nom, Affordable Care Act, défavorables si on les appelle Obamacare.

Du bon sens spontané…

Dans son livre Come internet sta uccidendo la democrazia, le juriste italien, Mauro Barberis, donne ce dernier exemple pour expliquer qu’une série de biais cognitifs nous influencent aujourd’hui encore plus qu’avant la généralisation d’Internet et des téléphones portables. En effet, l’usage de ces médias nous incite à réagir immédiatement à des informations brèves rapidement accessibles, sans prendre le temps de les approfondir. Nous ne pourrions d’ailleurs pas gérer notre vie courante si nous nous contraignions à effectuer des réflexions formalisées avant chaque décision. Nous traitons la majorité de celles-ci selon des processus instantanés, largement intuitifs, que le Prix Nobel Herbert Simon a appelés des heuristiques. Sur le point de traverser une rue alors qu’une voiture s’approche, nous ne nous lançons pas dans des calculs formels de distances et de vitesses relatives, nous suivons notre intuition sans, généralement, nous faire écraser.

Ces heuristiques facilitent des décisions de bon sens. Mais elles exposent aussi, nous préviennent Daniel Kahneman et Paul Slovic, à des actions de propagande exploitant notre cadre cognitif, croyances, connaissances, ignorances, sentiments, souvenirs… Tel mot, telle couleur peuvent avoir pour nous un sens particulier, susciter une émotion. Nos caractéristiques émotives nous influencent puisqu’Antonio Damasio nous a montré qu’il n’y a pas de décision possible sans émotion[1]. Je rappelle que pour réussir une transaction il faut remplir trois conditions : communiquer de façon compréhensible pour l’Autre, le mettre en confiance et introduire assez de charge émotionnelle pour déclencher une décision.

… aux pièges commerciaux et politiques

Jusque-là, rien d’anormal. Mais des commerciaux, des politiques, des escrocs peuvent, sur les réseaux, nous envoyer des messages formulés de façon à induire les réactions qu’ils souhaitent. D’autant qu’à partir des données que nous laissons inconsciemment sur nos outils numériques, l’intelligence artificielle permet d’analyser notre cadre cognitif personnel. D’où, de plus en plus de manipulations numériques. Aujourd’hui, beaucoup décident pour qui ils votent en réagissant à de brefs messages aperçus sur le petit écran, sans prendre le temps de réfléchir, de se plonger dans des articles critiques, d’écouter des experts. Ces gens sont des proies pour les professionnels de la manipulation en ligne. Mauro Barberis explique ainsi les succès, depuis 2018, du populisme digital, celui qui a fait voter le Brexit et élire un Trump par des électeurs pauvres dont il ne défend pas les intérêts, tout au contraire !

Amis fabriqués sur mesure

Barberis répertorie cinq types de biais favorisés par les réseaux et répandus par les smartphones. Le premier est le tribalisme : nous avons tendance à croire nos proches, les membres de notre groupe. Sur le Web, nos amis partagent et renforcent nos convictions ; celles-ci peuvent être confortées par des afflux organisés d’amis fictifs. Deuxième biais, assez proche, le conformisme : face à des positions majoritaires, plutôt que de garder notre propre opinion, nous nous rallions souvent à elles, par modestie, timidité, manque de conviction, réalisme supposé. Mais ces positions, apparemment majoritaires, peuvent aussi être fabriquées par un afflux d’amis fictifs. Troisième biais, la confirmation : nous acceptons plus volontiers les informations conformes à nos opinions que celles qui les remettent en question. D’où le rejet obstiné, par les populistes américains, des démonstrations statistiques du lien entre homicides et liberté des ventes d’armes. D’où aussi leur surdité à propos des dangers du coronavirus et des précautions à respecter ! Des algorithmes envoient des informations falsifiées à des personnes choisies, car prêtes à les prendre pour argent comptant. Ainsi les populistes peuvent-ils abreuver des catégories d’internautes d’informations confortant leurs convictions les plus erronées et, notamment, leurs peurs les moins justifiées. Et l’on constate encore, dans la campagne présidentielle américaine, que les informations fausses, pro-Trump, savamment relayées, circulent beaucoup plus vite sur Internet que les vraies.

Le quatrième biais profite de nos méconnaissances. La majorité des Américains, peu au fait des réalités du Proche-Orient, a aisément cru George W. Bush et ses faucons affirmant qu’il fallait intervenir en Irak contre Saddam Hussein pour punir l’attentat du 11 septembre, alors qu’il n’y était pour rien, et parce qu’il détenait des armes de destruction massive qui n’existaient pas. Ce biais s’appuie sur celui du tribalisme, de la confiance communautaire : un ami américain nous confiait que, quoique Démocrate et non Républicain, il avait gobé l’histoire des armes de destruction massive « car je ne pouvais croire que mon Président me mente. » Le cinquième biais, nous l’avons déjà vu, c’est l’effet de cadrage mental, le piège des formulations qui guident nos réactions.

Mauro Barberis nous alerte : « les biais produisent intolérance, fanatisme, soumission servile, attente de selfie avec un leader en tournée. Tout cela tue la démocratie ». Mais il n’y a pas de fatalité. Internet est aussi un formidable outil pour nous renseigner, nous coaliser, dénoncer les abus, défendre nos libertés. Pour cela, toutes les dictatures cherchent à le contrôler. A nous de faire un effort de la vigilance, de garder notre esprit critique, d’identifier les biais, que ce soit dans nos vies privées, professionnelles ou de citoyens responsables.


[1] Antonio R. Damasio, L’Erreur de Descartes : la raison des émotions, Odile Jacob, Paris, 1995.

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