L’abeille et la mouche

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La philosophie, pour André Comte-Sponville, est le contraire d’une tour d’ivoire ; elle n’existe que dans le monde, que dans la société, et d’autant mieux qu’elle s’y confronte davantage. Illustration avec cette courte fable.

« Donc vous prenez une mouche et une abeille ; vous les mettez dans deux bouteilles vides. Pas de bouchon : le goulot reste ouvert. Mais à l’autre extrémité de chacune des deux bouteilles, à l’extérieur, vous fixez une lampe allumée. Puis vous observez… Que va-t-il se passer ?

Si j’en crois mon scientifique d’ami, l’abeille va se diriger vers la source lumineuse. C’est une démarche intelligente : dans son monde d’abeille, par exemple dans un arbre creux ou une grange, la lumière indique ordinairement la sortie… Mais là, non. Le cul de la bouteille fait obstacle. L’abeille s’y heurte, recommence, tourne au fond de la bouteille, obstinément, vainement, absurdement, au point, si vous n’interrompez l’expérience, de mourir d’épuisement, prisonnière de cette lumière que ressemble à une issue et l’en éloigne, victime de cet instinct qui ressemble à une intelligence, qui en est peut-être une, et qui la tue.

Du côté de la mouche, rien de tel. Elle est bien trop bête ! La lumière, pour elle, ne veut rien dire. Notre mouche volette au hasard, en tout cas en zigzag, comme elle fait toujours, de façon aléatoire, chaotique, sans projet, sans intelligence, sans stratégie… C’est ce qui la sauve : allant dans toutes les directions, elle finit par trouver la bonne, sans s’en rendre compte, et la voilà dehors sans savoir pourquoi, sans l’avoir mérité, stupide et libre… »


André Comte-Sponville, Le goût de vivre et cent autres propos, Albin Michel, 2010.

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