L’actualité, « c’est le présent dans lequel on choisit de vivre »

Photo d’Andrea Piacquadio provenant de Pexels

L’actualité est peu réjouissante et alimente notre sentiment d’impuissance. Mais une autre actualité est possible, et même nécessaire. Explication.

Les services hospitaliers sont saturés et on commence à évoquer sérieusement la piste d’un reconfinement pour tenter de maîtriser la pandémie. En France, 13% des TPE seraient proches de la faillite.

L’enquête sur l’assassinat de Samuel Paty met en évidence le rôle trouble des réseaux sociaux et la difficulté des enseignants à promouvoir la pensée critique dans de nombreuses écoles. Les pays musulmans condamnent les propos du président Macron sur les caricatures et lancent un boycott sur les produits français.

Dans le Haut-Karabakh, Arméniens et Azéris se livrent une guerre meurtrière.

La banquise arctique a atteint sa deuxième superficie la plus basse jamais enregistrée. La glace de mer pointait à 3,7 millions de kilomètres carrés cet été. L’Arctique est en train d’opérer une transition vers un nouveau climat, dans lequel les extrêmes sont la norme.

Voilà les sujets qui fabriquent l’actualité de ces derniers jours et sans doute des prochains. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ceux-ci ne nous poussent guère à l’optimisme. Triste, tragique, désespérant et parfois horrible, voilà la déclinaison des émotions qui nous est proposée sur les chaînes info et les réseaux sociaux.

Impuissance apprise et entretenue

Cette situation me fait penser au phénomène dit de « l’impuissance apprise » ? En quelques mots, voici en quoi celui-ci consiste (la vidéo plus bas est éclairante) : confrontés à une série de problèmes insurmontables, le moral et la lucidité d’un être humain s’altèrent. Maintenu momentanément dans un tunnel d’échecs, il lui devient par la suite difficile de résoudre des problèmes pourtant simples. Perte de confiance, chute de l’estime de soi… il lui devient difficile d’agir avec la pleine possession de toutes ses facultés.

Au contact d’un flux ininterrompu de mauvaises nouvelles déversé par les médias, comment espérer alors sortir la tête de l’eau et regarder sereinement vers l’avenir ? Ces contenus informatifs entretiennent notre dépression et expliquent l’impuissance que nous ressentons – individuellement et collectivement – à nous projeter. C’est cette impuissance qui nourrit la collapsologie : tétanisés face à des déferlantes quotidiennes de signaux négatifs, l’engloutissement apparaît inéluctable. Un travail de sape qui entretient notre inaction et explique la léthargie dans laquelle nous sommes plongés, léthargie entrecoupée par quelques épisodes hystériques.

Effet loupe

Comment sortir la tête de cette nasse ? Couper la radio et la télévision ? Quitter les réseaux sociaux ? C’est sans doute le début d’une solution : fermer les écoutilles, refuser de se laisser polluer. On peut aller encore un peu plus loin en prenant conscience que ce bruit qui nous est imposé par les médias n’est pas la réalité, du moins pas la réalité dans son infinie diversité.

L’actualité, c’est la loupe que les médias posent sur le monde : les événements sinistres prennent des proportions exagérées. Le psychiatre Serge Tisseron donnait il y a quelques années cette explication dans un article pour Dirigeant Magazine (n°119) : « On rencontre une sorte de schizophrénie entre les aspirations du public pour des nouvelles positives et le fait qu’il aille vers le spectaculaire ou le sinistre. Mort et sexe, Eros et Thanatos sont les deux grands mystères qui fascinent l’homme depuis toujours : on est tous des Dr Jekyll et M Hyde passant d’un penchant à l’autre. Le problème des médias n’est pas celui du dosage entre informations positives et négatives, mais leur incapacité à illustrer comment ces deux aspects coexistent en tout. Plutôt que de montrer cette bombe qui explose inlassablement sur nos écrans parce que l’image en est plus spectaculaire, montrer aussi l’autre visage de la même réalité : ces hôpitaux où l’on soigne et s’entraide, par exemple. C’est parce qu’existent en nous les deux penchants qu’il est si important de solliciter celui qui nous tire vers le haut ! »

Choisir pour ne plus subir

J’aime beaucoup la définition que le philosophe Maxime Rovere donne de l’actualité : « c’est le présent dans lequel on choisit de vivre ». Pour bien vivre, pour ne pas être habités par le défaitisme, la rancœur, voire la haine, voilà donc l’exercice spirituel auquel s’astreindre : choisir son actualité.

Nous ne sommes pas prisonniers de l’actualité construite par les médias. Nous disposons du pouvoir de décider de ce qui, journalièrement, nous alimentera au niveau cognitif : la parution de cet essai ou de ce roman, une exposition au musée, la sortie d’un film, la découverte d’un nouveau phénomène astrophysique… ou plus prosaïquement l’enfant, le conjoint, l’ami, le voisin, le collègue ou le client qui a besoin d’être aidé ou accompagné. Choisir son actualité, c’est une manière d’opérer une distinction entre l’essentiel et le dérisoire, l’utile et l’accessoire, le stimulant et l’abrutissant, le sain et le toxique. Entre « ce qui nous tire vers le haut » et ce qui nous fait nous effondrer. C’est prendre le contrôle de nous-mêmes pour orienter nos actions dans le sens que nous choisissons de leur donner, plutôt que de nous laisser ballotter vers l’abîme.

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