Le jazz est (aussi) affaire de management

Photo de Felix Ramirez provenant de Pexels

S’il est un terme qui vient à l’esprit quand on évoque le jazz, c’est bien l’improvisation. Les musicologues sont unanimes. La libre invention de lignes mélodiques ou d’ornements musicaux était déjà pratiquée par les instrumentistes du siècle de Périclès, mais elle n’a cessé de perdre du terrain à partir du Moyen âge dans les musiques européennes savantes et populaires. Il fallut attendre que le jazz naisse sur la terre américaine à la fin du XIXe siècle pour que la musique occidentale renoue avec l’art du maintenant. « Le jazz est matière vécue », analyse André Francis qui fut le Monsieur Jazz de Radio France un demi-siècle durant, « l’exécution est l’œuvre ».

Improviser ne s’improvise pas, toute la question est là. Si improviser c’est laisser aller son imagination, encore faut-il qu’elle soit créatrice. Sans compréhension de l’histoire du jazz et de ses fondations harmoniques et rythmiques, l’improvisation ne peut être que stérile, oiseuse, creuse. « Plus on a de technique et de bagages musicaux, plus on peut être spontané, curieusement parce qu’on sait que n’importe quelle idée va pouvoir être exécutée », relève un maître de l’innovation musicale permanente, le pianiste Martial Solal.

Si la formation et le travail constituent les fondements de l’expression artistique – et le jazz n’échappe pas à cette contrainte — les jazz (wo) men partagent également une culture commune née à la Nouvelle-Orléans, ville multiraciale, multiethnique témoignant des cultures de ses fondateurs, français, espagnols, allemands et africains. « On se retrouve avec des gens dont on ne connaît pas forcément la langue, mais on a un langage commun : l’improvisation sur des thèmes existants, souligne René Urtreger. Je peux jouer avec un Argentin, un Japonais, un Norvégien, On va se mettre d’accord sur un morceau et tout le monde connaîtra les codes de ce morceau-là. » Un témoignage vécu. Le pianiste tout juste âgé de 22 ans fut engagé sur le champ en 1956 par Miles Davis, déjà une star à l’époque, pour une tournée européenne après avoir joué un seul morceau. Et il était là aussi quand l’année suivante, le trompettiste improvisait la bande-son d’Ascenseur pour l’échafaud en livrant simplement quelques indications sommaires à ses musiciens.

Jean-Louis Lemarchand

Improvisation, imperfection

Improvisation rime avec imperfection, mais cette prise de risque est assurée, revendiquée dans le jazz. Une fausse note, une erreur de tempo, un couac même, ces imprévus font partie de l’expression vivante. Un seul mot d’ordre : tout sauf la routine. La spontanéité prime, donnant cette force de l’instant, ce sentiment de la rareté, de la singularité, de l’exemplarité d’une interprétation. Reste que comme dans toute communauté humaine, une formation de jazz, comme une entreprise, c’est bien le chef qui donne le la. L’exception confirme la règle et le free jazz dans les années 60 a pu dérouter, irriter, repousser quand il prenait une forme anarchique, ressemblant, selon le mot d’un critique, à « une cuisine sonore sans chef ». On pourrait reprendre l’aphorisme du sapeur Camember de Christophe : « quand les bornes sont dépassées, il n’y a plus de limite ».

Miles Davis, quant à lui, n’a fourni que quelques fragments mélodiques sur une feuille de papier à ses accompagnateurs quand il enregistre en 1959 Kind of Blue, qui deviendra un chef d’œuvre éternel. Il faisait confiance à ses comparses et à leur capacité d’innover collectivement tout en suivant sa ligne de conduite. « Je suis un chef, un dictateur, comme Napoléon Bonaparte », assume (en riant) le pianiste Ahmad Jamal qui, sur scène, ne cesse de donner ses instructions par geste à chacun des membres de son trio. La démarche est tout autre dans le trio de Keith Jarrett où le pianiste partage les responsabilités avec ses deux compères, Jack DeJohnette (batterie) et Gary Peacock (basse), mais en 30 ans de travail en commun ces trois-là n’ont jamais eu besoin de partitions pour s’entendre, s’écouter et parler d’une même voix. Partager la même conception, la même vision se révèle évidemment plus délicat quand un musicien doit remplacer au pied levé un collègue empêché par la maladie ou… plus prosaïquement pris par un engagement mieux payé ailleurs. Mais là aussi c’est la magie du jazz qui opère avec cette capacité d’adaptation… et d’improvisation qui caractérise l’artiste.

Partager la scène va parfois de pair, dans la vie d’un interprète de jazz, avec partager la vie de groupe. Là, dans les tournées de concerts, la cohabitation implique des qualités humaines qui ont peu à voir avec les qualités artistiques. Quand il constitue son groupe, le leader intègre évidemment ces critères personnels. On connaît un saxophoniste de réputation mondiale qui avait choisi comme accompagnateur un musicien peu imaginatif, mais disposant de réelles qualités de bonne humeur et de savoir-faire logistique. Là aussi, les contre-exemples ne manquent pas dans l’histoire du jazz. C’était le cas dans le grand orchestre de Duke Ellington où des musiciens qui jouèrent quasiment côte à côte deux ou trois décennies durant au rythme infernal de cent à cent cinquante concerts par an à travers le monde n’échangeaient pas un traître mot une fois le rideau baissé. Mais ici encore l’esprit artistique de groupe l’emportait et aucun spectateur n’a jamais pu déceler la moindre dissonance. La double marque de la capacité du chef à fédérer ses troupes et à les sublimer l’espace d’un temps. Le temps d’une création collective sans cesse renouvelée. Une philosophie ainsi résumée par une personnalité révolutionnaire de la jazzosphère, Thelonious Monk, dénommé « le grand-prêtre du be-bop » : « Jazz et liberté vont main dans la main. Il n’y a rien d’autre à ajouter ».

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