Le « shaming » encourage-t-il vraiment les comportements responsables ?

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Faire honte à ceux qui persistent à prendre l’avion ? A consommer de la viande bovine ? La psychologue Kate Laffan s’attaque à la rhétorique punitive employée par certains défenseurs de l’environnement et aux injonctions culpabilisantes censées nous amener à adopter des comportements plus vertueux.

La protection de notre environnement passe par une modification de nos comportements. Certes. Mais quelle est la meilleure manière de la susciter ? Il faut faire honte à ceux qui persistent à aller passer leurs vacances hors des frontières. Parce que cela les amène en général à utiliser l’avion. Et que les avions polluent. Il faut cesser d’habiter à plus de cinq kilomètres de son lieu de travail. Au-delà, on ne peut plus s’y rendre en vélo ou en trottinette. Il faut faire la leçon à ceux et celles qui persistent à consommer de la viande bovine : vaches et veaux relâchent, lors de leur rumination, d’énormes quantités de méthane dans l’atmosphère. Et ce gaz est trente fois plus nocif pour l’environnement que le CO². « Quels sacrifices êtes-vous prêts à faire pour sauver la planète ? » « A quels éléments de votre confort actuel êtes-vous prêts à renoncer ? » Ces injonctions culpabilisantes, qu’on lit de plus en plus dans la presse, ont le don d’énerver Kate Laffan.

Kate Laffan enseigne les sciences comportementales à la fameuse LSE, London School of Economics and Political Science. Son domaine de recherche ? La psychologie environnementale. Une discipline assez neuve et promise à un certain avenir dans le contexte qui est le nôtre. Et elle trouve maladroit et pour tout dire contre-productif de présenter ainsi à l’opinion des choix drastiques entre le bien-être personnel et la moralité. Ce n’est pas ainsi qu’on fera évoluer les comportements, estime-t-elle. 

Les gens aiment l’idée de faire des efforts

Elle s’appuie notamment, pour étayer sa démonstration, sur une étude menée en psychologie sociale par l’équipe d’un confrère, basé à l’université Simon Fraser, en Colombie britannique, Michael Schmitt. Celui-ci dirige, au sein de cette prestigieuse université canadienne, un laboratoire intitulé Sustainability, Inequality and Social Change. Il a établi une liste de 39 « comportements pro-environnement » et il s’est aperçu que 37 d’entre eux étaient considérés comme une source de satisfaction personnelle pour l’échantillon sur lequel il les a testés. Les deux seuls items perçus négativement sont : l’usage des transports en commun ou le co-voiturage, d’une part, n’utiliser le lave-vaisselle ou le lave-linge que lorsqu’il est plein, de l’autre. 

C’est contre-intuitif, mais les « comportements pro-environnement » impliquant qu’on y consacre du temps ou de l’argent apparaissent comme les plus susceptibles de procurer des satisfactions personnelles. Il semble, écrit Kate Laffan que les gens aiment l’idée de faire des efforts. Surtout lorsqu’ils impliquent des manières de vivre plus simples. Mais ils n’aiment pas qu’on leur demande de faire des sacrifices. 

Avoir un but dans la vie, avoir une vie qui a du sens

En réalité, estime notre psychologue environnementaliste, lorsqu’on parle d’un sentiment de satisfaction, de wellbeing, de bien-être, il faudrait distinguer plus finement. Car certaines émotions positives proviennent simplement d’expériences vécues, quand d’autres « reflètent le sens d’un but ». Et elle recourt à la distinction que font les psychologues entre émotions dites « hédoniques » (les premières) et « eudémoniques » (les secondes). Dans ce dernier cas, le bonheur ressenti est provoqué par le sentiment d’un accomplissement personnel, d’avoir un but, de vivre une vie qui a du sens. 

Il faut s’adresser au besoin qu’ils ressentent dans trois domaines en particulier : développer leur autonomie, établir des liens de réciprocité, améliorer leurs compétences. On est loin d’une écologie punitive ou coercitive.

Or, c’est une des aspirations qui monte, d’après les sondages. Pour être utile dans le domaine de l’environnement, il faut s’adresser au désir qu’ont les gens d’avoir un but. Et plus précisément, il faut s’adresser au besoin qu’ils ressentent dans trois domaines en particulier : développer leur autonomie, établir des liens de réciprocité, améliorer leurs compétences. On est loin d’une écologie punitive ou coercitive. Plus près de la rhétorique du développement personnel.

Alors que des centaines de millions de personnes, en Asie en particulier, sortent enfin de la pauvreté et accèdent aux objets et services qui rendent la vie plus facile et plus confortable, il serait vain de vouloir sauver la planète en prêchant les sacrifices et les restrictions. Si votre discours pro-environnemental recourt à des appels moraux du type « il va vous falloir faire des sacrifices », poursuit Kate Laffan, vous êtes en retard d’une évolution dans les mentalités collectives. Il faut encourager les gens à adopter des comportements plus favorables à l’environnement en s’adressant à eux de manière personnelle, en misant sur leur aspiration à se sentir en accord avec eux-mêmes. 

Style positif

Il faut surtout leur montrer que les comportements favorables à l’environnement contribuent à améliorer directement leur propre bien-être, tout en préservant aussi celui des autres et celui des générations à venir. Il faut adopter un style positif. Pas punitif. 

L’époque n’est pas puritaine. Mais elle n’est pas nihiliste non plus. L’aspiration à bien vivre n’est pas contradictoire avec celle de donner du sens à ce qu’on fait. 


Crédits : France Culture

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