L’ère de « l’individu tyran »

Eric Sadin

Protestations, manifestations, émeutes, grèves  ; crispation, défiance, dénonciations : depuis quelques années, la colère monte, les peuples ne cessent de rejeter l’autorité et paraissent de moins en moins gouvernables. Jamais le climat n’a été si tendu, laissant nombre de commentateurs dans la sidération. Comment en sommes-nous arrivés là ? Quels éléments et circonstances ont fait naitre et entendre une telle rage, démultipliée sur les réseaux sociaux  ? Les raisons de la révolte sont connues et liées aux dérives du libéralisme élu comme seul modèle politique (aggravations des inégalités, dégradations des conditions de travail, recul des services publics, mises à jour de scandales politiques…). Mais pour le philosophe Eric Sadin, la violence avec laquelle elle se manifeste à présent est inédite car exprimée par un sujet nouveau  : l’individu tyran.

« Ce serait cela « l’ère de l’individu tyran » : l’avènement d’une condition civilisationnelle inédite voyant l’abolition progressive de tout soubassement commun pour laisser place à un fourmillement d’êtres épars qui s’estiment dorénavant représenter l’unique source normative de référence et occuper de droit une position prépondérante. C’est comme si, en une vingtaine d’années, l’entrecroisement entre l’horizontalisation supposée des réseaux et le déchaînement des logiques libérales, ayant loué la « responsabilisation » individuelle, en était arrivé à une atomisation des sujets incapables de nouer entre eux des liens constructifs et durables, pour faire prévaloir des revendications prioritairement rabattues sur leurs propres biographies et conditions.

Une nouvelle catégorie politique émerge – ou plus exactement a-politique – dans la mesure où elle procède de la négation même du politique, à juste titre caractérisé par Hannah Arendt comme découlant de la pluralité des existences supposant l’expression des divergences et appelant l’effort jamais relâché de la négociation en vue d’aspirer à de possibles accords. Cette situation s’avère doublement a‐politique, vu qu’elle ne dépend pas, dans son mouvement majoritaire, d’un projet délibéré, mais relève davantage d’une dimension organique, non concertée, reposant sur une forme d’isolement des individus et qui instaurent, souvent sans en avoir conscience, sans non plus le revendiquer comme tel, ce que nous pourrions appeler un « totalitarisme de la multitude » ».


Eric Sadin, L’Ère de l’individu tyran. La fin d’un monde commun, Grasset, 2020.

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