L’imperfection, source de valeurs

Giambattista Vico (1668-1744)

« Quand l’enfant parle, il faut savoir l’écouter« , expliquait en 1708 le philosophe Giambattista Vico (1668-1744) à l’Université de Naples. En quoi cela nous concerne-t-il aujourd’hui ? Le Polaroïd a été inventé par Edwin Lang parce qu’en 1943, celui-ci avait pris au sérieux une question de sa fille Jennifer âgée de trois ans. Elle lui demandait pourquoi on ne pouvait voir tout de suite les photos qu’il prenait durant leurs vacances. Edwin Lang se mit à réfléchir. Quelques jours après, il était sur la piste du procédé de photo instantanée qu’il lancerait en 1947. L’écoute, le respect des connaissances imparfaites peuvent permettre d’innover, de fonder une industrie.

« Quand l’enfant parle, il faut savoir l’écouter », expliquait en 1708 le philosophe Giambattista Vico (1668-1744) à l’Université de Naples. En quoi cela nous concerne-t-il aujourd’hui ? Le Polaroïd a été inventé par Edwin Lang parce qu’en 1943, celui-ci avait pris au sérieux une question de sa fille Jennifer âgée de trois ans. Elle lui demandait pourquoi on ne pouvait voir tout de suite les photos qu’il prenait durant leurs vacances. Edwin Lang se mit à réfléchir. Quelques jours après, il était sur la piste du procédé de photo instantanée qu’il lancerait en 1947. L’écoute, le respect des connaissances imparfaites peuvent permettre d’innover, de fonder une industrie.

Vico préconisait l’écoute du monde enfantin pour mieux comprendre le nôtre, alors que, prétentieux, Descartes déplorait que nous commencions par être des enfants, donc des ignares. Vico était un penseur qui ne séparait pas réflexion et action. Pour lui, comprendre permettait d’agir. Aujourd’hui, Jean-Louis Le Moigne rappelle, à nos décideurs, qu’en agissant nous apprenons, ce qui, en retour, donne « du sens à nos actions en cours. » Tant de dirigeants, qui se veulent hommes d’action, justifient leur absence de réflexion par leur nez enfoncé sur le guidon…

Relier ou séparer ?

La qualité dont nous avons absolument besoin « pour comprendre, donc pour faire », Vico l’appelaitl’ingenium, mot latin sans traduction simple en français. Pour le philosophe espagnol Baltasar Gracián (1601-1658), c’était la capacité́ d’identifier « des rapports entre les objets ». Giambatista Vico désignait par ingenium « cette faculté de l’esprit humain qui permet de relier, de manière rapide, appropriée, heureuse, les choses séparées, […] faculté avant tout synthétique ». L’ingenium était indispensable aussi bien à la poésie qu’à « l’invention technique, […] à la découverte scientifique et philosophique ». C’est le propre de la pensée complexe, ou si l’on préfère, de la pensée systémique qui, seule, permet de percevoir et déchiffrer la complexité de ce que nous observons : des éléments, des facteurs, des acteurs interagissant entre eux et construisant ainsi des systèmes complexes.

Pour Vico, relier était toujours plus important que séparer. Or, l’un des freins majeurs à la transition numérique, à l’exploitation de l’intelligence artificielle dans les organisations, reste leur séparation en silos. Cette division des hommes et des équipes dégrade aussi l’intelligence collective indispensable pour nous réinventer dans un monde qui change. Les silos résultent de la démarche cartésienne préconisant le découpage des grands problèmes en parties à résoudre séparément. D’où la bureaucratie, le taylorisme, le cloisonnement des spécialistes, des organisations et des tâches. Or, la solution d’un problème complexe n’est jamais la somme des solutions partielles. La performance globale, concept cher au CJD, n’est pas la somme des performances locales !

Dirigeants aveugles

Edgar Morin et Mauro Ceruti expliquent, dans Notre Europe[1], une conséquence dramatique de la pensée cloisonnée et cloisonnante : la majorité des dirigeants mondiaux ne perçoit pas la réalité qu’ils sont censés gérer. Alors, ils s’en remettent à des techniciens, souvent proches d’intérêts financiers privés, et cette technocratie ouvre la voie aux mouvements protestataires populistes, voire totalitaires. Mauro Ceruti, dans Il tempo della complessità[2], livre que je recommande aux italophones, montre qu’en face du mouvement des droits de l’Homme, qui valorise les différences et cherche à les relier, monte actuellement une autre tendance ; celle qui s’acharne à séparer les hommes, les peuples, les cultures, les croyances, diabolisant les différences. L’antagonisme des deux tendances structure l’histoire du monde. Certaines élites, explique le Néerlandais Cas Mudde[3], « exploitent le nativisme pour rediriger, vers les immigrés et les minorités, la colère du vrai peuple contre les élites corrompues. » D’où, des mouvements de haine de l’Autre qui s’expriment à coup d’attentats intégristes ou souverainistes. Les souverainistes veulent détruire l’Union européenne et les organisations internationales. Danger majeur, car c’est seulement à un niveau international que peuvent être prises et acceptées des solutions globales aux problèmes majeurs.

La complexité ne se gère pas au sommet

Parce que l’ingenium de Vico est encore bien peu répandu, d’aucuns commencent à dire que les problèmes d’environnement sont tellement complexes qu’il faut des pouvoirs dictatoriaux pour imposer aux peuples les solutions nécessaires. Absurde énormité. La crise du Covid-19 a prouvé, une fois de plus, que les dictatures sont capables de masquer les problèmes en interdisant d’en parler, mais cela ne fait que les aggraver. N’oublions pas qu’en bâillonnant, martyrisant Li Wenliang et d’autres lanceurs d’alerte, le pouvoir totalitaire a fait perdre au monde plus de trois semaines ! Or, les phénomènes à croissance exponentielle doivent être contrés le plus en amont possible. Crime de non-assistance à Humanité en danger ! Laurent Bibard, qui dirige la Chaire Edgar Morin à l’ESSEC, expliquait récemment à l’IHEST que, dans un monde complexe plein d’émergences, « il ne peut plus y avoir un leader prétendant tout savoir, il est essentiel que chacun ait le droit de s’exprimer, de dire ce qu’il voit. Un monde complexe est plein de contradictions apparentes. Chacun ne voit qu’une facette de la réalité et se trouve en contradiction avec ceux qui voient d’autres facettes. Nous devons réapprendre à être en désaccord et accepter que ceux qui ont un autre avis n’aient pas nécessairement tort. Tolérance et respect sont nécessaires si l’on veut comprendre la vraie réalité des choses. »

D’aucuns vont objecter qu’on rabâche, depuis si longtemps, des discours sur la complexité que cela en devient lassant, que ce ne sont que pinailleries d’intellectuels. La foule des victimes du coronavirus, qui auraient pu être épargnées si l’on avait respecté la liberté d’expression, ne partagerait pas cet avis. Et je recommande de lire encore un autre livre, Complexité et organisations : faire face aux défis de demain[4]. Edgar Morin et Laurent Bibard y ont recueilli les témoignages de nombreux spécialistes montrant comment la pensée complexe les a aidés, leur a évité des erreurs grossières souvent dangereuses, dans leurs domaines particuliers d’action. Cela se vérifie aussi bien pour la gestion de la chaîne logistique, la conception de la ville de demain, la résolution des conflits territoriaux, les marchés financiers, les systèmes d’information ou les crises sanitaires, les accidents technologiques.

Ecoutons Giambattista Vico, relions donc au lieu de séparer !


[1] Edgar MORIN et Mauro CERUTI , « Notre Europe. Décomposition ou métamorphose ? », Fayard, 2014.

[2] Mauro CERUTI, « Il Tempo della complessità », Raffaello Cortina Editore, 2018.

[3] Cas Mudde. « The Far Right Today ». Ed. Polity. Novembre 2019.

[4] Edgar MORIN et Laurent  BIBARD, « Complexité et organisations. Faire face aux défis de demain », Eyrolles / ESSEC, 2018.

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