Nicolas Machiavel : « plongé dans cette vulgaire existence, je tâche d’empêcher mon cerveau de se moisir »

Stefano Ussi, « Machiavel dans son bureau », 1894, galerie nationale d’art moderne et contemporain, Rome

Nicolas Machiavel, né le 3 mai 1469, à Florence : « je me repais de cette nourriture qui seule est faite pour moi, et pour laquelle je suis né ».

« Lorsque je quitte le bois, je me rends auprès d’une fontaine, et de là à mes gluaux, portant avec moi, soit le Dante, soit Pétrarque, soit un de ces poètes appelés minores, tels que Tibulle, Ovide, et autres. Je lis leurs plaintes passionnées et leurs transports amoureux ; je me rappelle les miens, et je jouis un moment de ce doux souvenir. Je vais ensuite à l’hôtellerie qui est située sur le grand chemin, je cause avec les passants, je leur demande des nouvelles de leur pays, j’apprends un grand nombre de choses, et j’observe la diversité qui existe entre les goûts et les imaginations de la plupart des hommes. Sur ces entrefaites, arrive l’heure du dîner, je mange en famille le peu de mets que me fournissent ma pauvre petite villa et mon chétif patrimoine. Le repas fini, je retourne à l’hôtellerie ; j’y trouve ordinairement l’hôte ; un bouclier, un meunier et deux chaufourniers ; je m’encanaille avec eux tout le reste de la journée, jouant à cricca, à tric-trac, il s’élève mille disputes, aux emportements se joignent les injures, et le plus souvent c’est pour un liard que nous nous échauffons, et que le bruit de nos querelles se fait entendre jusqu’à San-Casciano.

C’est ainsi que, plongé dans cette vulgaire existence, je tâche d’empêcher mon cerveau de se moisir, je donne ainsi carrière à la malignité de la fortune qui me poursuit ; je suis satisfait qu’elle ait pris ce moyen de me fouler aux pieds, et je veux voir si elle n’aura pas honte de me traiter toujours de la sorte. Le soir venu, je retourne chez moi, et j’entre dans mon cabinet, je me dépouille, sur la porte, de ces habits de paysan, couverts de poussière et de boue, je me revêts d’habits de cour, ou de mon costume, et, habillé décemment, je pénètre dans le sanctuaire antique des grands hommes de l’antiquité ; reçu par eux avec bonté et bienveillance, je me repais de cette nourriture qui seule est faite pour moi, et pour laquelle je suis né. Je ne crains pas de m’entretenir avec eux, et de leur demander compte de leurs actions. Ils me répondent avec bonté ; et pendant quatre heures j’échappe à tout ennui, j’oublie tous mes chagrins, je ne crains plus la pauvreté, et la mort ne saurait m’épouvanter ; je me transporte en eux tout entier. Et comme le Dante a dit : Il n’y a point de science si l’on ne retient ce qu’on a entendu, j’ai noté tout ce qui dans leurs conversations, m’a paru de quelque importance, j’en ai composé un opuscule de Principatibus, dans lequel j’aborde autant que je puis toutes les profondeurs de mon sujet, recherchant quelle est l’essence des principautés, de combien de sortes il en existe, comment on les acquiert, comment on les maintient, et pourquoi on les perd ; et si mes rêveries vous ont plu quelquefois, celle-ci ne doit pas vous être désagréable ; elle doit surtout convenir à un prince, et spécialement à un prince nouveau : voilà pourquoi je dédie mon ouvrage à la magnificence de-Giuliano. Filippo Casavecchia l’a vu ; il pourra vous rendre compte de la chose en elle-même, et des discussions que nous avons eues ensemble ; toutefois je m’amuse encore à l’augmenter et à le polir. »


Nicolas Machiavel, Lettre à Francesco Vettori, Florence, le 10 décembre 1513.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *