Dominique Méda : « le PIB est un indicateur grossier et trompeur » (2/3)

Deuxième partie de notre rencontre avec la philosophe et sociologue Dominique Méda qui s’attache plus particulièrement à l’analyse notre modèle social et à son avenir.

Une autre voie est possible (Editions Flammarion)

Notre société glorifie le travail. Certaines personnes – des patrons de PME notamment — regrettent que les jeunes générations n’accordent plus autant d’importance à la « valeur travail ». Ce désengagement est-il selon vous réel ? Et si c’est le cas, qu’est-ce qui l’explique ?

Dominique Méda : Il s’agit là d’un stéréotype qui ne s’appuie sur rien de solide. Dans le livre que nous avons écrit avec Patricia Vendramin, et qui s’appuie sur plusieurs enquêtes nationales et internationales, nous avons mis en évidence que les jeunes étaient aujourd’hui beaucoup plus attachés au travail que les plus âgés. Plus que ces derniers, ils plébiscitent le sens du travail et veulent avant toutes choses un travail intéressant, leur permettant d’être utiles et d’utiliser leurs capacités. Mais n’oublions pas deux points déterminants pour comprendre leurs pratiques et leurs comportements : d’une part, ils connaissent un taux de chômage et des difficultés d’entrée sur le « marché du travail » que leurs aînés n’ont pas connus ; d’autre part, les entreprises ne contribuent sans doute pas à leur donner un formidable exemple d’engagement loyal et à durée indéterminée… Ils sont en effet systématiquement embauchés en CDD, servent souvent de variables d’ajustement, ont des conditions de stage souvent très médiocres pendant lesquelles ils sont extrêmement peu payés. En résumé, s’ils peuvent sembler parfois moins engagés que les générations antérieures, cela a certainement à voir avec le recul général de la stabilité et de la loyauté qui est constaté en matière de relations de travail… Mais leur souhait de s’investir dans des activités ayant du sens est plus solide que jamais.

Avec Erik Heyer et Pascal Lokiec, vous publiez un ouvrage qui nous propose une « autre voie » pour la France. Selon vous, pouvons-nous conserver notre modèle social français, protecteur et solidaire ? Et comment ?

Dominique Méda : Oui nous le pouvons, mais si nous respectons un certain nombre de conditions sine qua non. Nous montrons dans ce livre que les organisations internationales, la Commission européenne et les gouvernements français ont accumulé les erreurs depuis la grande crise de 2008. La plupart ont d’ailleurs reconnu celles-ci : pensons à Olivier Blanchard par exemple qui a reconnu en 2013 s’être trompé sur le multiplicateur budgétaire. Autrement dit, en déployant des politiques d’austérité et en se focalisant sur la réduction de la dette, le FMI et la Commission européenne ont fait retomber l’Europe dans sa langueur. Idem pour les politiques de désinflation compétitive, que l’Allemagne a inauguré en 2002/2003 en faisant cavalier seul : ces politiques consistent à prendre des parts de marché aux voisins et sont donc hautement non-coopératives.

Attention néanmoins : ce n’est pas la croissance que nous voulons voir relancée, mais l’activité. Car désormais chacun est en train de comprendre que le PIB est un indicateur grossier et trompeur. Comme j’ai tenté de l’expliquer dans La Mystique de la croissance, il nous faut rompre d’urgence avec la religion de la croissance, et adopter d’autres indicateurs pour guider nos politiques : empreinte carbone, Indice de santé sociale.

Il faut rompre avec toutes ces politiques et plus généralement il faudrait (enfin) que nous puissions retrouver un minimum de contrôle sur les flux de capitaux auxquels nous avons donné libre cours depuis la fin des années 1990 : le FMI lui-même désormais reconnaît que nous avons été trop loin et évoque même dans la fameuse note de 2017 un éventuel retour au contrôle sur la circulation des capitaux. Nous devons aussi rompre avec cette idée fausse que notre modèle social serait coupable et expliquerait la situation française. La « rigidité » du Code du travail et le « poids » du système de protection sociale sont des boucs émissaires commodes alors que ce dont nous manquons c’est d’une politique d’investissement massive. Attention néanmoins : ce n’est pas la croissance que nous voulons voir relancée, mais l’activité. Car désormais chacun est en train de comprendre que le PIB est un indicateur grossier et trompeur. Comme j’ai tenté de l’expliquer dans La Mystique de la croissance, il nous faut rompre d’urgence avec la religion de la croissance, et adopter d’autres indicateurs pour guider nos politiques : empreinte carbone, Indice de santé sociale. Il nous faut investir massivement dans la transition écologique, dans la refonte de notre système énergétique, dans la recherche et l’éducation : nous avons estimé l’investissement annuel nécessaire à 20 milliards minimum pendant 10 ans, des sommes qui ne pourront qu’entraîner des créations massives d’emplois non délocalisables. 

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