Pourquoi l’humanité ne réagit-elle pas alors qu’elle sait pertinemment qu’elle court à sa perte ? (1/2)

Crédits : Markus Spiske – Pexels

Notre impuissance collective à résoudre les problèmes liés au réchauffement climatique soulève l’indignation, mais reste en mal d’explications. Le dernier livre du journaliste et scientifique Sébastien Bohler montre comment les neurosciences permettent de mieux appréhender ce phénomène et — peut-être – de le combattre.

Le réchauffement climatique est la conséquence du développement de notre civilisation industrielle qui nous a apporté pendant des siècles du mieux-être incontestable. Mais ces dernières décennies, cette évolution s’est muée en danger. Car réchauffement climatique signifie plus concrètement montée du niveau des océans et engloutissement de nombreux territoires. C’est le cas avec cette marée historique qui a englouti Venise ces derniers jours. Le réchauffement climatique se manifeste également par des dérèglements (tempêtes, canicules) contribuant à la désertification de sous-continents entiers. Illustration en Inde avec en juin dernier un épisode caniculaire mortel, le pire de son histoire. Cette situation intenable va générer des mouvements de migration sans précédent compte tenu de l’importance de la population mondiale (huit milliards d’êtres humains aujourd’hui contre à peine un milliard il y a deux siècles).

Le cerveau, responsable de notre inaction

Comme l’affirme le philosophe Dominique Bourg, « on commence à sentir que quelque chose ne marche plus. […]. Bien sûr, nous savions… mais ce savoir ne percolait pas. Celui-ci rejoint aujourd’hui l’expérience sensible. Le dérèglement climatique n’est plus une abstraction ». Nous savons qu’il y a danger ; nous éprouvons le danger. Et pourtant nous nous montrons incapables de nous hisser à la hauteur des enjeux en changeant nos comportements et en transformant un système économique basé sur une logique de surexploitation des ressources naturelles dans un milieu limité.

Pourquoi la pensée d’une catastrophe imminente ne nous conduit-elle pas à modifier nos comportements ? C’est la question centrale du dernier ouvrage[1] de Sébastien Bohler, journaliste et spécialiste des neurosciences. Pour l’auteur, le responsable de notre inaction doit être recherché dans notre cerveau. C’est cet organe qui a permis la prodigieuse aventure qui a été la nôtre jusqu’à maintenant. Le langage, l’imagination ainsi que la capacité à coopérer et à élaborer des outils pour transformer le monde ont permis à nos sociétés d’accéder à un niveau hautement technologique.

Le cerveau humain poursuit cinq objectifs essentiels : se nourrir, se reproduire, acquérir du pouvoir, le faire avec un minimum d’effort et capter maximum d’informations sur son environnement. Ces cinq objectifs sont au service de la survie des individus. Lorsque nous atteignons un de ces objectifs, le striatum, un sous-ensemble du cerveau que nous partageons avec une grande partie du règne animal, nous récompense par un shoot de dopamine, l’hormone du plaisir. « Les neurones du striatum, qui charrient de la dopamine et du plaisir en réponse à tout comportement tourné vers la survie, sont le moteur de l’action des poissons, reptiles, oiseaux, mammifères et marsupiaux » (p.31).

Une incapacité à se limiter

Les neurones à dopamine créent des incitations qui nous donnent envie de vivre. Preuve en est : les sujets dont le striatum a été endommagé n’ont plus envie de rien. « Le striatum, c’est la vie » (p.44). C’est cette structure nerveuse qui a dicté notre comportement de survie lors des premiers âges de l’humanité, quand la pénurie et la concurrence sévissaient. Elle a été le facteur déterminant de la survie de nos ancêtres. Il faut comprendre que dans notre évolution, tout ce qui a contribué à donner un avantage est conservé. Aujourd’hui, dans nos sociétés d’abondance, notre striatum devrait être comblé. Mais celui-ci est insatiable ; il se montre incapable de se limiter.

Ce circuit de récompense est surtout un circuit d’incitation. Nous sommes des êtres de désir. Et plus nous désirons, plus nous sommes récompensés, plus notre striatum nous récompense.

Ce qui est plus particulièrement impliqué ici, c’est le circuit de la récompense, un ensemble de neurones, dont le striatum constitue un pivot essentiel. Ce circuit nous fait déraisonner et préférer l’excès à la modération. Ce circuit de récompense est surtout un circuit d’incitation. Nous sommes des êtres de désir. Et plus nous désirons, plus nous sommes récompensés, plus notre striatum nous récompense. C’est à ce moment que certaines personnes peuvent sombrer dans l’addiction. Avec Internet, l’accès à des images ou vidéos pornographiques est immédiat ; le désir peut être immédiatement satisfait… Mais pour certains il ne l’est jamais ; « les structures profondes de notre cerveau qui nous qui fonctionnent à grand renfort de dopamine ne possèdent pas de fonction stop » (p.63). Sentiment de manque et besoin d’augmenter les doses : ainsi se dessine le cercle vicieux de l’addiction. Sans oublier que le trafic internet dû à la pornographie contribue grandement à la hausse des gaz à effet de serre…


[1] Sébastien Bohler, Le bug Humain, Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher, Robert Laffon, 2019.

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