Que faire de l’épargne forcée des ménages ?

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En France, toute cagnotte a vocation à terminer dans la poche de l’État. La direction du budget, depuis le début des années 1980, s’est ainsi fait une spécialité de les repérer et de les préempter au sein des autres administrations et au sein des établissements publics. Avec la crise sanitaire, le Gouvernement est reparti à la chasse aux cagnottes.

Ainsi a-t-il décidé de taxer les complémentaires santé en raison d’éventuels moindres remboursements et cela avant même l’établissement des résultats annuels. Une autre cagnotte bien importante fait l’objet, en France, comme au sein des autres pays occidentaux, de toutes les attentions, celle constituée par les ménages durant le confinement. Durant cette période, avec la fermeture des commerces, la consommation des ménages a reculé beaucoup plus que leurs revenus, d’où une importante épargne forcée, conservée sous forme monétaire. Les ventes au détail ont reculé entre mars et mai de plus de 20 % aux États-Unis comme au sein de la zone euro. Sur la même période, les dépôts monétaires des ménages ont augmenté de 24 % aux États-Unis et de plus de 10 % en Europe. Les dépôts bancaires sont ainsi passés de 20 000 à 24 000 milliards de dollars aux États-Unis de la fin de l’année 2019 au milieu de l’année 2020. Pour la zone euro, les chiffres respectifs sont 10 000 et 12 000 milliards d’euros. Ces dépôts sont par ailleurs en progression constante depuis la crise de 2008. Ils s’élevaient alors à 8 000 milliards de dollars aux États-Unis et au sein de la zone euro.

La question de la dévolution de l’épargne taraude de nombreux esprits. Afin d’assurer une reprise franche et massive, le souhait des pouvoirs publics est qu’elle se reporte sur la consommation. Si pour le moment, la demande des ménages a retrouvé son niveau du mois de février, son rebond n’a pas permis de compenser les pertes enregistrées du mois de mars à mai. Il y a simplement un retour à la normale. Le taux d’épargne des ménages reste pour le moment supérieur de trois à cinq points à son niveau d’avant crise. Afin de favoriser la reprise de la consommation et alléger la poche d’épargne de précaution, l’Allemagne a décidé d’abaisser temporairement ses taux de TVA. En France, des déblocages anticipés au niveau de l’épargne salariale et de l’épargne retraite ont été consentis par le législateur. La consommation ne repartira réellement à la hausse qu’avec la levée des hypothèques sanitaires et économiques.

À défaut de consommer, les ménages pourraient être tentés d’affecter leur épargne contrainte à l’achat d’un bien immobilier. Au regard de la première remontée d’informations en provenance des notaires et des agents immobiliers, en sortie de confinement, les ménages ont concrétisé de nombreuses opérations immobilières qui avaient été stoppées. Les prix de l’immobilier poursuivent ainsi leur hausse. En vingt ans, ils ont doublé aux États-Unis et ont augmenté de 80 % au sein de la zone euro. Le maintien des taux d’intérêt à des niveaux historiquement bas incite les ménages à acheter des biens immobiliers. Malgré ce contexte, les mises en chantiers sont en déclin depuis la crise de 2008. Aux États-Unis, en 2019, elles étaient 20 % en dessous de leur niveau de 2007, pour la zone euro, l’écart était de près de 50 %. La crise de la Covid-19 a entraîné un arrêt brutal des mises en chantier augmentant un peu plus le déficit de logements. Une partie de l’épargne pourrait s’investir sur le marché actions et obligations d’entreprises. Ce phénomène serait plus net aux États-Unis qu’au sein de la zone euro. Il devrait accentuer la valorisation des indices actions avec un risque de déconnexion entre la valeur des actions et les résultats des entreprises. L’indice boursier S&P américain était, fin juillet, plus de 20 points au-dessus de son niveau moyen de 2018. Pour la zone euro, l’Eurostoxx est de 10 points en dessous cette même moyenne fin juillet après avoir perdu plus de 35 % en mars. De nombreux ménages devraient conserver l’épargne du confinement sous forme de dépôts bancaires. L’aversion aux risques et la crainte d’une crise économique profonde alimentent ce type de comportement.

Réorientation vers le long terme

Depuis vingt ans, à chaque crise, les ménages augmentent leurs dépôts bancaires et notamment ceux sur leurs comptes courants sans jamais revenir au niveau antérieur une fois celle-ci achevée.

Cette augmentation des liquidités détenues par les agents économiques est entretenue par les banques centrales dont la base monétaire est en forte progression. Elle est passée de 800 à 7 000 milliards de dollars pour les États-Unis de 2007 à 2020 et de 800 à 4 000 milliards d’euros pour la zone euro.

Les gouvernements pourraient être tentés d’orienter l’épargne des ménages soit pour :

  • encourager la consommation ;
  • financer les déficits ;
  • financer la transition énergétique ;
  • financer les entreprises.

L’encouragement de la consommation peut prendre la forme d’une baisse de la TVA comme en Allemagne ou de l’instauration de primes en faveur de l’automobile ou de la rénovation des logements. Dans le passé, ces mesures ont généré des effets d’aubaine. Leurs arrêts sont toujours difficiles à gérer, car ils s’accompagnent d’une forte baisse de l’activité pour les secteurs qui en bénéficient.

L’idée de la réorientation de l’épargne vers le long terme est une antienne, notamment en France. Aux yeux des pouvoirs publics, cette réorientation devrait profiter aux entreprises sous forme d’accroissement des fonds propres et à la transition énergétique. De nombreux outils existent déjà en France avec l’assurance vie, le Plan d’Épargne en Actions ou le nouveau Plan d’Épargne Retraite afin d’allonger la duration de l’épargne. La création d’un nouveau produit d’épargne ne s’impose guère. Certains avaient l’idée d’instituer un Livret C destiné à collecter l’épargne subie du confinement puis à l’affecter aux entreprises et à la transition énergétique sous forme de prêts. Or, aujourd’hui, le taux des crédits est au plus bas. Les rachats d’obligations par la Banque centrale augmentent les liquidités disponibles des banques leur permettant de prêter. Il n’y a donc pas de problème de financement. La mise en place d’un livret réglementé supplémentaire générerait des surcoûts sans offrir de réels avantages.

Philippe Crevel

Les gouvernements ne semblent pas prêts à utiliser, pour le moment, l’arme des impôts pour réduire les déficits en raison des mauvais souvenirs laissés par la précédente expérience. Après la crise des dettes souveraines, les États de la zone euro avaient relevé leurs prélèvements et réduit la progression des dépenses publiques afin d’assainir leurs finances publiques. La croissance a laissé place à une récession et à un mécontentement durable au sein de l’opinion publique. Au fil du temps, en fonction de l’évolution économique, les gouvernements pourraient être tentés d’augmenter certains impôts sur le patrimoine.

En l’état actuel, il est tôt pour savoir ce que sera finalement l’utilisation de ce supplément de monnaie. Pour le moment, seul un redressement des transactions immobilières a été constaté à fin juin aux États-Unis et dans l’ensemble de la zone euro. Un redressement des cours boursiers s’était dessiné en Europe comme aux États-Unis de la mi-avril à fin juin. Il s’est interrompu depuis. La consommation a repris, mais son évolution reste dépendante de l’évolution de l’épidémie. La recrudescence des foyers de contagion en juillet pourrait entraver à la fois la reprise de la demande des ménages et la réaffectation de leur épargne. Cette dernière devrait donc rester investie en liquidités jusqu’à la fin de l’année. 

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