Quelle crise de la démocratie ?

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On parle à son égard de déconsolidation ou d’évidement démocratique, mais il est difficile de saisir l’étrange fatigue électorale qui s’est emparée des sociétés occidentales. La démocratie libérale, qui passait pour le dernier mot de l’histoire moderne il y a vingt ans, traverse une crise diffuse…

Une étude assez récente du think tank britannique Chatham House relève que la crise que traverse la démocratie libérale est si diffuse qu’elle paraît presque insaisissable. On parle de « populisme », de « déconsolidation démocratique », ou encore d’« évidemment démocratique », sans bien parvenir à nommer l’étrange fatigue électorale qui s’est emparée des sociétés occidentales. C’est d’autant plus troublant, relève Chatham, que nos institutions diffèrent sensiblement d’un pays à l’autre – depuis les « démocraties majoritaires » à la britannique ou à la française, jusqu’aux « démocraties consensuelles » à la suisse. Pourtant, toutes sont frappées.

Un modèle de société à l’expansion inéluctable ?

Nous autres Européens étions si sûrs de la validité de notre modèle de société, unissant la démocratie représentative et un niveau de protection sociale sans équivalent au monde, que nous le pensions destiné à se répandre inexorablement. À mesure que les peuples sortiraient de la pauvreté, à la faveur de l’ouverture commerciale et de la multiplication des échanges. Cette mondialisation était, en outre, censée favoriser les rapprochements entre les peuples, le brassage des cultures et la paix entre les nations.

Comme l’écrit Chris Patten, l’ancien gouverneur de Hong Kong, « J’ai grandi dans un pays, dans un continent, qui étaient en paix, et aptes, de ce fait, à jouir des bénéfices économiques d’une coopération transfrontalière sans précédent. » L’euphorie européenne a atteint son zénith au lendemain de la chute de l’empire soviétique qui a permis la réunification du continent. 

En outre, ajoute Patten, « l’Europe, comme d’autres parties du monde bénéficiaient du leadership exercé par les États-Unis, tant sur le plan économique que militaire. Mais, plus important encore que ce hard power, l’Amérique détenait celui d’embrasser des idées, de les donner en exemple et de les exporter. » Depuis Tocqueville, les États-Unis avaient toujours servi de boussole politique aux Européens, tant leur système d’équilibre entre les pouvoirs, de contrôle constitutionnel, de respect des minorités politiques, paraissait abouti. 

Un modèle attaqué de l’extérieur, mais aussi de l’intérieur

Aujourd’hui, la démocratie libérale est attaquée à la fois de l’extérieur et de l’intérieur, comme le relève aussi l’universitaire américain William A Galston. De l’extérieur, parce que les dirigeants communistes chinois semblent avoir réussi à enrichir de manière spectaculaire leurs concitoyens sans leur accorder les libertés politiques de la démocratie et sans accepter la concurrence d’autres formations politiques que la leur. De la Russie qui « utilise les médias sociaux pour affaiblir la confiance publique dans les élections démocratiques et pour promouvoir son propre type d’autoritarisme conservateur. » Mais, plus grave, peut-être encore, de l’intérieur. 

Par-dessus tout, les défenseurs des démocraties libérales doivent démontrer qu’eux-mêmes croient toujours que leurs valeurs méritent qu’on les défende.

Chris Patten, ancien gouverneur de Hong Kong

Or, Donald Trump, au cours de quatre années de son mandat présidentiel, n’a pas fait preuve d’une telle foi en la démocratie. Il n’a pas respecté la séparation des pouvoirs. Il joué la carte d’un ethnopopulisme en contradiction avec les valeurs libérales de la démocratie représentative. 

Ainsi, la démocratie la plus puissante, celle qui se voulait un exemple et une inspiration pour le monde, a en partie trahi sa mission. Elle s’est récemment rapprochée du modèle des démocraties illibérales. La solidité de ses institutions lui a, certes, évité une dérive franchement autoritaire à la hongroise. Qu’en sera-t-il en cas de réélection de Donald Trump ?

Un modèle capable de faire preuve de résilience ?

D’après Chatham House, il existe cependant des signes encourageants. D’une part, on assiste dans plusieurs pays démocratiques à une relance du système partisan ; les vieux partis, usés et discrédités, qui se sont succédés au pouvoir durant des décennies, sont remplacés par de nouvelles formations, plus en phase avec les évolutions de la société, plus à l’aise avec les nouveaux moyens de communication. D’autre part, certaines expériences de démocratie directe ou semi-directe ont paru concluantes.

Il ne faut plus penser la crise de la démocratie libérale d’une manière défensive et statique. Notre système politique a su faire preuve, dans le passé, de résilience et de souplesse. La liberté sera toujours plus séduisante que l’autoritarisme. Les foules qui affrontent, ces jours-ci, la brutale dictature de Loukachenko en Biélorussie démontrent que la démocratie demeure, pour beaucoup de peuples, un idéal qui mérite qu’on risque pour lui sa vie. Quelle meilleure preuve de sa vitalité ? 


Crédits : France Culture

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